La dernière sortie de Studiocanal, dans sa collection Make My Day ! présentée par Jean-Baptiste Thoret, est consacrée au chant du cygne de Robert Altman. Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine. Un magnifique dernier tour de piste d’un maître du cinéma américain qui nous manque beaucoup.
« Le rideau allait tomber et tout le monde le savait, mais personne ne le disait. C’étaient des gens du Midwest. Ils avaient le sentiment que si l’on ignorait une mauvaise nouvelle, elle finirait peut-être par disparaître. »
Robert Altman n’a jamais rien fait comme les autres, et c’est pour ça qu’on l’aime. Voici en effet un rare exemple d’un auteur reconnaissable entre mille, et qui pourtant s’est essayé à presque tous les genres. Sa curiosité et son goût du risque ne lui ont certes pas évité quelques ratés, mais Altman les a assumés avec panache. Pour se convaincre de la versatilité du metteur en scène, il suffit de constater qu’au cours des dix dernières années de sa longue carrière, il mit en scène des œuvres aussi différentes que Company, Gosford Park ou Docteur T et les Femmes ! A Prairie Home Companion, son dernier opus, ne contrevient pas à la règle, car quel projet original que celui-ci ! A peu près inconnue de ce côté-ci de l’Atlantique, A Prairie Home Companion est le nom d’une célèbre émission radio américaine, qui fut diffusée chaque semaine de 1974 à 2016. Enregistrée en direct au Fitzgerald Theater de Saint Paul, la capitale de l’Etat du Minnesota, l’émission reposait sur un concept à la fois foncièrement original et difficile à résumer, créé par un certain Garrison Keillor. A mi-chemin entre le music-hall radiophonique et un spectacle de conteur, A Prairie Home Companion mêlait chansons folk, country et gospel, sketches, faux messages publicitaires et autres divertissements. Chronique affectueuse du Midwest et emblème de l’americana, l’émission de deux heures remporta longtemps un succès important, attirant jusqu’à quatre millions d’auditeurs hebdomadaires.
Nous évoquions un projet original… Lorsque Garrison Keillor approcha Altman pour lui proposer d’adapter au cinéma certaines des histoires contées dans l’émission radio, celui-ci accepta l’idée, mais adopta un point de vue totalement différent. Au lieu de fictionnaliser certains récits, Altman proposa à Keillor de situer le film en plein enregistrement d’une « dernière » émission, événement au cours duquel des actions et personnages multiples seraient mis en scène tant à l’avant-plan (sur scène) qu’en coulisses. L’idée est géniale car elle met en évidence le cœur nucléaire tant de l’émission radio de Keillor que du cinéma d’Altman : la troupe. Le cinéaste renoua ainsi avec le film choral qu’il chérissait tant, mettant en scène une myriade de micro-récits gravitant autour du thème central de la disparition. Le film est en effet hanté par la mort, non seulement présente dans le sous-texte d’un projet artistique – et du collectif qui lui donne vie – qui approche de sa fin, mais aussi à travers le personnage d’Asphodèle (dont le nom ne doit rien au hasard, puisque dans l’Antiquité grecque cette plante vivace était utilisée pour fleurir les tombes, et le pré de l’Asphodèle était un lieu du royaume des morts), mystérieuse femme tout de blanc vêtue qui se révèle être un ange incarnant la présence permanente mais sereine de la mort. Ce thème acquiert une puissance toute particulière lorsqu’on se rappelle que A Prairie Home Companion fut le dernier film réalisé par Robert Altman. Agé de 80 ans lors du tournage, Altman subissait en outre une chimiothérapie à cette époque. Le projet ne put être financé qu’avec la présence garantie d’un assistant pendant le tournage, au cas où le vieux maître ne pourrait en venir à bout. Cet assistant était promis à un bel avenir, puisqu’il s’agissait de Paul Thomas Anderson ! Par chance, Altman et Anderson s’entendirent parfaitement bien, et le futur réalisateur de Magnolia put mettre en scène quelques séquences du film. Reste qu’on ne peut s’empêcher de penser qu’Altman pressentait que A Prairie Home Companion, ce film où la mort rôde du début à la fin, serait aussi son propre chant du cygne…
Le thème de la disparition irrigue le film à différents niveaux. Si nous venons d’évoquer à la fois la fin d’un projet artistique et, de manière plus symbolique mais non moins importante, la vie et la carrière d’un grand artiste, il convient d’y ajouter celle d’une certaine Amérique. L’émission de radio – tant l’authentique que celle recréée par la caméra d’Altman – célèbre, on l’a dit, les valeurs du Midwest, cette Amérique provinciale, populaire, et rurale. Né à Kansas City dans le Missouri, Altman se glissa dans l’univers créé par Garrison Keillor comme dans de vieilles charentaises, d’où l’incroyable authenticité et chaleur humaine qui se dégage de ce film-testament. Le Midwest est un monde de travailleurs, hélas souvent précarisés, dans lequel les émotions s’expriment souvent avec peine. Dans l’émission radio comme dans la filmographie d’Altman, toute tentation de sentimentalisme est par conséquent évacuée (interprétant son propre rôle, Keillor refuse d’évoquer à l’antenne la fin de l’émission, tout comme il refuse de prononcer un éloge funèbre à la suite du décès en coulisses du personnage de Chuck Akers… show must go on). Elle est troquée par la douce mélancolie et la nostalgie qui imprègnent cette faille spatio-temporelle protégée des affres de la modernité (la froide logique capitaliste, celle qu’incarne le personnage de l’exécuteur joué par Tommy Lee Jones). Une « bulle » en sursis, voire menacée d’extinction, mais que tout le monde célèbre jusqu’aux dernières minutes de l’émission (magnifique interprétation collective de Sweet By and By, hymne protestant évoquant les retrouvailles joyeuses au Paradis)… et même après (une dernière séquence voit plusieurs personnages se retrouver dans le diner qui ouvrait le film pour y évoquer des projets de tournées sans fin).
Si A Prairie Home Companion, que guette parfois la dispersion due à une intrigue légère et des dialogues anecdotiques, n’atteint pas les sommets d’autres œuvres chorales du cinéaste, le film s’inscrit néanmoins dans l’héritage du chef-d’œuvre Nashville (le spectacle vivant, la musique comme lien social, l’Amérique observée à hauteur d’homme). Comme souvent chez Altman, aucune star ne se distingue des autres, et pourtant il bénéficia à nouveau dans ce film d’un casting extraordinaire. Meryl Streep dans son premier vrai rôle d’actrice-chanteuse, Kevin Kline dans un hommage au film noir, le fantastique duo de « cowboys chantants » incarné par John C. Reilly et Woody Harrelson (qui figurent parmi les comédiens les plus attachants du cinéma américain de ces trente dernières années), Virginia Madsen en femme fatale angélique, et puis les nombreux rôles secondaires : tous les acteurs sont éblouissants de naturel. Ils entourent avec générosité et bienveillance Robert Altman, qui par bonheur n’a pas gâché son dernier tour de piste. Chapeau l’artiste.
Synopsis : Un samedi soir pluvieux à Saint Paul (Minnesota), la foule se presse au Fitzgerald Theater pour assister au show radiophonique hebdomadaire « A Prairie Home Companion ». Depuis 30 ans, ses vedettes, ses joyeuses fausses réclames et ses amuseurs rétro ont atteint la gloire et survivent au règne de la télévision. La station de radio vient d’être vendue à un groupe texan. Ce show est peut-être le dernier mais le spectacle doit continuer.
SUPPLEMENTS
C’est une tradition dans cette collection « Make My Day » (A Prairie Home Companion en est la 97e entrée) dirigée par Jean-Baptiste Thoret : le cinéaste et historien du cinéma gratifie les spectateurs d’une préface d’une dizaine de minutes, ainsi que d’une analyse (en voix off) de plusieurs séquences du film. La préface constitue une introduction parfaite, Thoret replaçant comme d’habitude le film dans son contexte, et en livrant les principales clés sans aucun spoiler. Quant à l’analyse de séquences, si on peut en regretter le format très littéraire (il est évident que le spécialiste lit un texte), l’érudition et la pertinence du propos gomment rapidement cette réserve. Le spectateur en sort réellement avec une meilleure compréhension du film qui se voit ainsi enrichi, sans ennuyer une seule seconde. Ajoutez à cela un bel artwork original, et vous obtenez une édition particulièrement réussie de cet ultime opus de Robert Altman !
Détail des bonus :
- Préface de Jean-Baptiste Thoret (10 min)
- Analyse de séquences par Jean-Baptiste Thoret (37 min)
Note concernant le film
Note concernant l’édition