S.O.S. Bonheur, intégrale où la C.A.G. intrigue

Cette intégrale regroupe les trois albums de cette mini-série, avec une introduction (par Griffo) et une conclusion (par Jean Van Hamme) inédites. A noter que les deux premiers albums sont constitués de plusieurs histoires indépendantes, alors que le troisième n’en contient qu’une seule.

Autant le dire, cette intégrale se justifie largement, car les trois albums sont vraiment prévus pour constituer un tout. Même si différents sujets sont abordés dans chacun des sept chapitres, il est question d’évoquer l’ambiance générale dans un monde où l’état contrôle tout, avec à la clé le bonheur de la majorité suivant ses principes. Bien entendu, ce contrôle s’avère une entrave à toute forme d’initiative et en particulier à la liberté individuelle. Il apparaît évident que d’autres thèmes auraient pu être abordés, mais ceux qui sont choisis permettent déjà de se faire une idée assez pleine de comment le monde décrit par les auteurs fonctionne.

Plan de carrière (15 planches)

Ce chapitre est centré sur François Mortier, un homme bien content de retrouver un emploi après seulement huit mois de chômage. Après un entretien, il remercie M. Chandron et fête avec sa femme son engagement à la C.AG. (Compagnie Générale d’Analyses). Mais, qu’analyse donc cette société ? Cette question va tarauder le couple Mortier qui va chercher à en savoir plus. Évidemment, ils s’en mordront les doigts. Ce chapitre fondateur (voir le nom du personnage central) et bien dans l’air du temps, exploite le fléau du chômage pour dresser une fable paranoïaque qui lance parfaitement l’ensemble.

A votre santé (16 planches)

Ce chapitre va plus loin dans l’asservissement des citoyens dans une société qui cherche à les contrôler systématiquement. Le moyen ici est l’A.M.U. (Assurance Médicale Unifiée) qui sous couvert du but affiché d’une bonne santé pour tous (sous-entendu les affiliés), renforce les obligations. Bien entendu, il faut une sacrée force de caractère pour choisir d’être ou devenir non affilié. Mais, c’est le prix de la liberté que choisissent certains.

Vive les vacances ! (15 planches)

Un chapitre tout à fait dans la logique du précédent (qui en contient d’ailleurs un sous-entendu). Pour le bien commun, les vacances (pour tous) sont décidées par un super-ordinateur qui tient compte de l’ensemble des données individuelles dont il dispose. Dans ces conditions, celles et ceux qui n’ont pas grand-chose à faire valoir se retrouvent régulièrement sur la côte normande en automne, quand ils aimeraient bien la campagne lors d’une saison plus agréable… Ce chapitre ironise sur toutes ces vacances organisées comme des camps, avec ambiance imposée par des Gentils Organisateurs façon Club Med’…

Sécurité publique (18 planches)

Chapitre fondamental, puisqu’il met en scène Joachim Robin-Dulieu, chef de cabinet à la sécurité publique, haut fonctionnaire à l’origine de la C.U. (Carte Universelle) le sésame qui donne tous les accès à ses heureux possesseurs. Cette C.U. c’est le modèle de la carte bleue combinée avec les possibilités offertes aujourd’hui par le téléphone portable. Sans cette C.U., autant dire qu’un anonyme devient un paria de la société. Le scénario exploite sans vergogne le thème de l’arroseur arrosé en mettant Joachim Robin-Dulieu en situation où sa propre C.U. se trouve invalide sans raison particulière. Le chapitre décrit sa plongée en enfer.

Planning familial (14 planches)

Ce chapitre met en scène des personnages intéressants, en confrontant un président de la république (dans une résidence sous protection) et un enfant qui réussit à aller jusqu’à lui pour discuter. Il s’avère que ce garçon, Johnny est un illégal dont les parents sont en prison. On apprend donc, sans surprise qu’il existe un contrôle des naissances (qui ressemble beaucoup à ce qui s’est pratiqué réellement en Chine) et que ceux qui l’enfreignent en subissent de lourdes conséquences. Intéressant, ce chapitre s’avère un poil naïf et enchaîne quelques retournements de situation pas franchement indispensables.

Profession protégée (14 planches)

Tout à fait dans la logique de l’ensemble, ce chapitre explore la façon dont les professions artistiques pourraient se trouver encadrées dans un monde où l’État contrôlerait tout. Ici, la profession d’écrivain est prise comme exemple, avec la confrontation entre un père et son fils exerçant le même métier. Le fils reproche à son père d’avoir accepté les exigences étatiques, alors que lui, fort de son statut, décide de n’écrire que selon son inspiration. Bien entendu, cela ne peut que se retourner contre lui. Cela nous vaut quelques bons moments, le meilleur étant l’acte d’accusation pour « Exercice illégal de l’écriture. »

Révolution (54 planches)

Cet épisode constitue donc l’album n°3 de la série à lui seul. Son ampleur s’avère révélatrice de son ambition. Une photo en joue l’élément central. On y reconnaît finalement une brochette représentative des personnages de révoltés de chacun des épisodes précédents, plus un autre dont nous découvriront le rôle en cours de chapitre. Alors, même si cette photo finira par trouver tout son sens, on ne peut s’empêcher de penser que tout cela est un peu trop bien organisé. Heureusement, l’épisode se finit sur une note plus réaliste qui en dit long sur l’état d’esprit de l’époque à laquelle il faut rattacher la série (publication originale des albums en 1988 et 1989, les épisodes étant parus originellement dans le magazine Spirou entre 1984 et 1986).

Vue d’ensemble

La lecture de l’intégrale s’avère franchement agréable, essentiellement par l’aspect ironique et critique développé épisode après épisode. C’est à une véritable satire sociale que les auteurs se livrent ici. Même si l’ensemble du contenu n’est pas systématiquement d’une grande originalité, Griffo et Van Hamme s’attachent à mettre en scène de manière convaincante les dérives possibles d’une société étatique. Il faut dire que des exemples de telles sociétés ont marqué l’Histoire, notamment de la littérature (voir 1984 par exemple). Ce n’est pas nouveau que des artistes dénoncent ces dérives, parce qu’ils les sentent venir. Ici, le public visé est assez large, ce qui n’empêche pas l’ensemble d’être suffisamment bien conçu pour marquer les esprits. Le dessin de Griffo est de qualité, avec de belles couleurs bien mises en valeur par un papier glacé du plus bel effet. On notera que le style n’est pas sans rappeler celui qu’on trouve dans les Légendes d’aujourd’hui du duo Christin (scénario) et Bilal (dessin), ce qui n’a rien d’étonnant car les scénarios des différents chapitres sont également dans cet esprit. On y retrouve notamment cette volonté de dépasser ce qui se raconte habituellement pour inciter à creuser la réflexion, afin de ne pas sombrer dans un monde qui serait de plus en plus invivable. On y retrouve aussi ce type de personnage revenu de tout qui cherche à organiser une sorte de révolte face aux dérives totalitaires. Et puis, la conclusion mérite le détour avec cette façon très désabusée d’annoncer qu’après une révolution, un ordre nouveau ne peut que se mettre en place pour succéder au précédent, laissant le champ libre à tous ceux qui veulent établir une autre forme de domination, quelle qu’elle soit (on voit poindre l’influence du dessinateur Hermann avec sa série Jeremiah). Le véritable garde-fou serait de « contrôler les révolutions » car « le seul moyen d’assurer la pérennité de nôtre maîtrise sur le monde n’est pas de gouverner ceux qui ont le pouvoir, mais bien ceux qui veulent le prendre. » Parole d’un vieux sage qui place la série dans le genre idéalisme utopique. Toujours est-il qu’on sent des influences plus qu’honorables.

S.O.S. Bonheur, l’intégrale – Jean Van Hamme (scénario) et Griffo (dessin)
Dupuis : sorti le 1er mai 2002

Note des lecteurs1 Note
3.5

Festival

FFCP 2026 : People and Meat, l’appétit des oubliés

"People and Meat" suit trois retraités de Séoul, deux ramasseurs de cartons et une marchande de légumes, qui s’attablent au barbecue pour mieux décamper sans payer. Une comédie tendre et douce-amère sur la vieillesse oubliée en Corée du Sud, portée par Park Geun-hyung, Jang Yong et Ye Soo-jung.

FFCP 2026 : The Journey to Gyeong-Ju, une famille à recoudre

"The Journey to Gyeong-ju", c’est une vengeance en famille, maladroite et douloureuse. Une mère et ses trois filles kidnappent le meurtrier de la cadette et filent vers Gyeongju. Kim Mi-jo mêle rires, larmes et suspense, avec un beau quatuor d’actrices, mais sans toujours trancher.

FFCP 2026 : Ideal and Weird Family, l’art de se séparer ensemble

Deux mères au bord du divorce, deux adolescentes sommées de choisir, un mariage en ligne de mire. Avec "Ideal and Weird Family", Kim Ji-hyun signe un premier film queer tendre et drôle sur une famille que la Corée refuse de reconnaître. Un road movie attachant, inégal, tourné avec les moyens du bord.

Programme de la 30ème édition du Festival du film francophone « Les Œillades » d’Albi

Du 17 au 22 novembre, le Festival du film francophone « Les Œillades » d'Albi soufflera ses trente bougies, en présence de trois invités d’honneur : le réalisateur marseillais Robert Guédiguian, le cinéaste franco-grec Costa-Gavras et l'actrice belge Natacha Régnier. Au programme de cet anniversaire marquant : 30 avant-premières prestigieuses réparties dans les trois salles albigeoises Arcé, Lapérouse et Cordeliers, dont 10 longs-métrages en compétition pour le Prix du Public, 10 séances « Reprises » pour redécouvrir les films coups de cœur de l'année, mais aussi la traditionnelle compétition de courts-métrages, une soirée consacrée à Jacques Tati, génie du burlesque moderne, une "petite nuit du cinéma" reconduite et un ciné-concert de clôture. Aperçu des festivités d'une 30ème édition qui s'annonce d'ores et déjà comme le rendez-vous incontournable de l'automne cinématographique tarnais.

Newsletter

À ne pas manquer

Gojira, l’enfant des cendres #02 – Le Projet G

En avril 1954, la Tōhō perd un film et en gagne un autre. D’une idée griffonnée par Tomoyuki Tanaka dans un avion naît le « Projet G », classé secret. Entre Ishirō Honda, Eiji Tsuburaya et Shigeru Kayama, découvrez comment Godzilla prend forme en six mois, de l’auberge de Shibuya au premier clap.

Gojira, l’enfant des cendres #01 – Le soleil couchant de l’empire

Né en 1954 des bombes et de la peur atomique, Godzilla est aussi l’histoire d’un pays. Des navires noirs de Perry en 1853 à l’essai de Bikini, en passant par l'ère Meiji, la guerre du Pacifique, Hiroshima et l’Occupation américaine, retrouvez le contexte qui a donné naissance au roi des monstres.

Moulin : l’étoffe d’un héros

Avec Moulin, László Nemes s'écarte des règles du biopic pour livrer une réflexion sur le statut du héros et sur le combat que se livrent l'obscurité et la lumière. Un geste de mise en scène qui n'égale certes pas celui du remarqué Le Fils de Saul mais donne un film plastiquement somptueux, servi par l'interprétation très juste de Gilles Lellouche et Lars Eidinger.

Sanguine : époques sanguines

Avec son premier long métrage féroce "Sanguine", Marion Le Corroller, évadée du monde la finance, injecte une dose de body horror survitaminé dans le cinéma français. Scènes choc, plastique ensanglantée, geste carnassier, "Sanguine" saigne fort l'époque et tous ses symptômes violents, quitte à s’essouffler sous le trop-plein d’idées dans sa dernière demi-heure.

Ulya, le très beau film de Viesturs Kairišs : quand on cherche du côté de chez soi

Dans la Lettonie soviétique, une adolescente issue d’une famille russe de Vieux-Croyants découvre le basket comme une sortie possible hors de son isolement. Avec Ulya, Viesturs Kairišs imagine le chemin intérieur qui mène Ouliana Semionova vers elle-même.

« Sur les traces de Billy the Kid » : la légende passée au crible

Avec "Sur les traces de Billy the Kid", Philippe Aymond ajoute au catalogue des éditions Glénat une enquête dessinée de 264 pages. Un auteur de strips des années 1930 y confronte la biographie de Pat Garrett au terrain et aux témoins. Le mythe en sort sérieusement écorné.

« Ruridragon » (T5) : l’amitié à l’épreuve du dragon

Dans ce nouveau tome de "Ruridragon", Aoki sent toujours plus sa nature changer et veut comprendre ce qu’elle tient de son père. Mais le mystère demeure : pas de rencontre avec le papa dragon, seulement des révélations transmises par sa mère. Mais aussi une conversation de classe où chacun mesure ce que cette métamorphose pourrait signifier pour leur amitié.

Pensionnaires : un sacré Gaillard !

« - Tu connais pas le Morrison ? - Non. - Mec, c’est le meilleur endroit du monde. - Vous y allez souvent ? - Cette année c’est chaud. - Mais avant, oui. - L’année dernière, t’as tout le monde qui fumait des bangs. - Même en plein jour. - C’était le bon temps, mon gars, t’es pas arrivé au bon moment… »