Le rayon invisible, sauf des initiés

Le titre de cet album fait référence au rayon vert qui fit l’objet d’un roman de Jules Verne (1882) mais aussi un film d’Eric Rohmer (1986), sans oublier une BD signée Frédéric Boilet (1987). Mais ce rayon vert a également inspiré les surréalistes et la figure centrale de l’album s’avère finalement être André Breton (1896-1966) qui inspire la charmante Flamelle, rouquine de l’illustration de couverture.

Flamelle a déjà écrit trois livres et elle rencontre un producteur dans l’idée de tourner une série « … une fresque historique, un portrait intellectuel de la France entre 1914 et 1945 qui… » centrée sur la figure d’André Breton. Évidemment, cela n’inspire pas trop le producteur, alors que Flamelle connaît suffisamment bien l’écrivain et son œuvre pour affirmer que la plupart de ceux qui en parlent se contentent d’un discours sur des bases récupérées à droite ou à gauche, alors qu’ils ne l’ont pas lu. Commandé par le Centre Pompidou à l’occasion de l’exposition « Surréalisme » (2024) célébrant le centième anniversaire du premier Manifeste du surréalisme dû à André Breton, le dessinateur-scénariste Damien MacDonald ne se contente vraiment pas – malgré son nom – de proposer une œuvre de grande consommation. Visiblement, il a pris le temps d’explorer les fondements du surréalisme et il connaît bien tous les noms qui appartiennent à son histoire.

Au bal des ardents

Ceci étant dit, tout le premier chapitre peut rebuter un peu, centré qu’il est sur l’entretien entre Flamelle et le producteur. Cela permet de dresser un panorama du surréalisme, avec des images originales, mais aussi pas mal de texte. On arrive à la fin de ce chapitre avec l’impression d’avoir parcouru une illustration d’une sorte de best of du surréalisme. Malgré son côté instructif, l’aspect BD passe au second plan, ce qui s’avère un peu décevant.

Entrée des médiums

Heureusement, le deuxième chapitre permet d’aller bien plus loin en proposant un scénario totalement imprévisible, à l’image de ce qu’est le surréalisme. Et même si les références continuent d’agrémenter la narration, force est de reconnaître que ce chapitre séduit par son exploitation des possibilités du médium BD. Ça part un peu dans tous les sens et on se dit que oui, cet album BD est finalement un bon choix pour donner des pistes à ceux qui n’y connaissent pas grand-chose, pour s’intéresser au surréalisme en leur faisant comprendre les possibilités qu’il ouvre.

Le diable à rebrousse-poil

Le troisième chapitre poursuit cette exploration. On pourrait presque regretter que l’album multiplie les références au surréalisme tout en oubliant les nombreuses références BD que cela devrait amener, puisque de nombreux auteurs ont exploré les incroyables possibilités de ce médium. Celui-ci présentant également l’atout non négligeable de quasiment tout permettre avec des moyens limités. Parmi les auteurs ayant exploré ces possibilités, sans forcément se réclamer du surréalisme, on peut citer Fred (voir la série Philémon) ou Marc-Antoine Mathieu (notamment pour la série Julius Corentin Acquefacques au pays des rêves) mais ce ne sont que deux exemples parmi beaucoup d’autres.

Potentiel du surréalisme

Cet album nous invite donc à considérer que le surréalisme est une voie particulièrement intéressante en ce qui concerne la création. Le surréalisme invite à sortir des sentiers battus. Et même si le surréalisme ne conviendra pas à tout un chacun, il offre d’immenses possibilités à une période historique où beaucoup déplorent que le monde se soit engagé dans une impasse, sans trop savoir quoi proposer pour tenter d’en sortir. Ainsi, Flamelle se trouve confrontée avec des personnages qui veulent une révolution. Étant donné la position des artistes dans les sociétés d’aujourd’hui, voilà qui ne manque pas d’intérêt. Puisque le monde va mal de manière générale, envisager une révolution côté artistique pourrait avoir un effet d’étincelle pouvant provoquer une explosion. Ce qui n’empêche pas Flamelle de dire « Mon problème avec les révolutions, ce sont les crimes. » Un peu plus loin, elle enchaine par « On doit changer le monde avant que tout soit foutu. Donc on est carrément pressés. » Son guide précise qu’ils se trouvent alors dans « ce lieu-sans-lieu [qui] a porté beaucoup de noms. Xibalba, Naraka, Niflheim, Patala, Sheotl, Tartare… » Et comme elle est toujours physiquement face à son producteur, elle lui dit « L’imaginaire n’est pas séparé de notre réalité. C’est un monde dans notre monde. » La narration est donc un peu délirante, mais en lien étroit avec les valeurs du surréalisme et les références abondent, notamment dans le domaine de la littérature et de la peinture (Giorgio de Chirico, Magritte, etc.) et comme tous les noms ne peuvent pas intervenir dans la narration, pas moins de 96 petits portraits figurent sur les pages de garde. Le seul inconvénient de cette BD, c’est qu’à partir de son deuxième chapitre, elle nous emmène dans un domaine qui risque d’en déconcerter plus d’un, voire même de rebuter certains, notamment ceux qui verraient dans le surréalisme les délires d’intellectuels rêvant en vase clôt.

Le rayon invisible – Damien MacDonald
Denoël Graphic : sorti le 28 août 2024

 

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3.5

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