L’île des riches, celle des inconscients

Cet album doit son scénario à Pierre Christin, décédé le 2 octobre 2024. Sa carrière comprend un certain nombre d’œuvres phares, dont 3 albums des Légendes d’aujourd’hui dessinées par Enki Bilal avec qui il travailla encore pour Les phalanges de l’ordre noir (1979) et Partie de chasse (1983). Il est également le scénariste historique (26 titres) de la série Valérian et Laureline dessinée par Jean-Claude Mézières, ainsi que plus récemment de la série Les voyages de Léna (3 albums) dessinée par André Juillard. Le présent album aurait très bien pu ne jamais voir le jour, puisqu’il trainait dans un tiroir. Par l’intermédiaire de François Le Bescond, directeur éditorial, les Éditions Dargaud ont fini par convaincre le dessinateur Titwane (dont la réputation doit, entre autres, à l’album Photographes de guerre) de s’attaquer au travail de dessin pour que l’album se concrétise.

Visite des lieux

Malgré sa concision, le titre s’avère lourd de sous-entendus qui se vérifient en cours de lecture. L’action se passe sur une île où des ultra-riches ont élu domicile parce qu’ils en ont les moyens. Pour eux, il s’agit en quelque sorte d’afficher leur réussite matérielle. Le début voit un homme arriver sur l’île, mandaté par son patron pour prendre possession d’une propriété sur cette île. Ce sera une sorte de prétexte pour une visite des lieux en compagnie de celui qui l’accueille, ce qui nous donne également un aperçu de ses habitants. Outre sa position isolée, la vraie particularité de l’île, c’est que son seul et unique propriétaire en cède les droits sur des propriétés pour une durée déterminée, signifiant juste que l’acquéreur en question conserve sa position d’ultra-riche tant qu’il y reste.

Les occupants

Bien entendu, on se doute que Pierre Christin ne nous mène pas sur cette île pour faire l’apologie du capitalisme. C’est pourquoi le titre s’avère lourd de sous-entendus. Le scénario montre ces ultra-riches dans toute leur vanité et leur bêtise. Il montre que l’argent, quand on en possède « trop » influe sur les états d’esprits. Il génère des caprices, des rivalités mesquines, des comportements arrogants et le mépris de valeurs fondamentales qui ne peuvent que choquer celles et ceux qui sont dans le besoin. Ceci posé, même si l’album montre quelques exemples de ces dérives très humaines, cela n’est pas d’une folle originalité. Il montre que ces ultra-riches sont insupportables en groupe mais également très particuliers en tant qu’individus. Et puis, il cherche à montrer que la bêtise de ces ultra-riches va jusqu’à imaginer l’impunité quelles que soient les circonstances. Or, bien qu’ayant élu domicile dans un endroit protégé car très peu accessible, les habitants de l’île ainsi que le propriétaire des lieux ne se sont jamais inquiétés semble-t-il que de profiter de leurs privilèges sans jamais se soucier des éventuels risques qu’ils peuvent courir sur cet emplacement. On aborde ainsi le thème de la nature qui finit toujours par reprendre ses droits. En effet, a priori l’île se situe dans une zone tropicale, avec tout ce que cela veut dire quant au climat. D’ailleurs, on en a un petit aperçu dès l’introduction. C’est l’occasion de signaler que cette introduction apporte des informations en trompe-l’œil, avec des vues aériennes (voie par laquelle le nouveau venu arrive) qui laissent croire que rien de ce qui est habitation n’est visible depuis l’hélicoptère utilisé, alors qu’on distingue un parc éolien à quelques encablures de l’île. C’est tout juste si on aperçoit un port, non négligeable puisqu’il permet d’approvisionner en nourriture tous ces ultra-riches qui en consomment sans modération et pas toujours de manière spécialement raisonnée.

Scénario et dessin

Bref, à part quelques moments de folie (parce que les ultra-riches sortent de leurs gonds à l’occasion), l’album s’intéresse aux lubies de quelques-uns des occupants de l’île, ce qui permet à Titwane de donner libre court à son inspiration pour des habitations aux architectures aussi diverses que les tenues de leurs occupants. Le dessin (aquarelle essentiellement, rehaussé d’un peu d’acrylique, de fusain et de pastel) vaut donc le coup d’œil pour des décors très colorés, une belle qualité de transcription des mouvements et une mise en scène de qualité. On notera que le dessinateur a eu le temps de se mettre d’accord avec Pierre Christin pour les physionomies des personnages. Quelques beaux dessins pleine page agrémentent un ensemble où Titwane montre une belle maîtrise de l’organisation de ses planches, avec une diversité de tailles et formes de ses vignettes qui rendent la lecture de cet album fort agréable bien qu’un peu rapide. L’idée générale est donc là, mais l’ensemble manque un peu d’approfondissement.

L’île des riches – Pierre Christin assisté de Stella Lory (scénario) et Titwane (dessin et couleurs)
Dargaud : sorti le 12 juin 2026

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3

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