L’affaire Arnolfini : enquête sur un tableau de Van Eyck

Aujourd’hui connu comme Les époux Arnolfini ce tableau signé Jan Van Eyck (vers 1390 – 1441) est visible à la National Gallery de Londres. Après nous en avoir conté son histoire, Jean-Philippe Postel, l’auteur de cette Affaire Arnolfini l’observe et l’étudie dans ses moindres détails, ce qui l’amène à formuler une incroyable hypothèse quant à son interprétation.

Récit d’une enquête

Revenons quand même sur le titre du livre, qui pourrait laisser penser qu’il s’agirait d’un roman, voire même d’un roman policier. En réalité, ce petit livre (14 chapitres, pour 156 pages avec les notes et références) est un opuscule analysant le tableau Les époux Arnolfini. Jean-Philippe Postel y met en lumière l’aspect énigmatique de l’œuvre qui a résisté à de nombreuses analyses depuis des siècles, gardant la part de mystère qui, avec la qualité de sa composition et sa finesse d’exécution, fait une grande partie de son charme.

L’œuvre

Cette peinture à l’huile (technique dont Van Eyck fut l’un des initiateurs), aux dimensions classiques (82,2 x 60,0 cm), représente un homme et une femme richement vêtus, debout et mains jointes, dans une chambre au mobilier bourgeois, avec un miroir rond au mur derrière eux et un petit chien au premier plan. L’’attribution ne fait aucun doute, puisque le tableau comporte l’indication latine « Johannes de Eyck fuit hic 1434 » que Postel traduit ainsi « Jan Van Eyck fut ici en 1434 ». cela nous vaut une première énigme : pourquoi ce « fut ici » plutôt que « peint en 1434, à tel endroit » ? Voilà qui incite Postel à imaginer que le personnage masculin serait le peintre lui-même, hypothèse qu’il soutient en comparant cette représentation avec celles d’autres œuvres du peintre. Mais aucune n’étant de façon certaine un autoportrait, nous ne pouvons pas avoir la certitude absolue de l’identité du personnage. D’ailleurs, le tableau étant connu comme Les époux Arnolfini, l’autre hypothèse (dernière en date), dit qu’il s’agirait de Giovanni di Nicolao Arnolfini, riche marchand toscan établi à Bruges (où on trouve une statue représentant le peintre en pied) dont l’épouse, Costanza Trenta, était une nièce de Laurent de Médicis l’Ancien. Or, on sait qu’en 1434, Costanza était décédée. On peut donc imaginer un tableau peint en hommage à celle-ci, pratique connue.


Observations, interprétations

Postel considère qu’avec l’évocation de la mort et de son mystère, on se rapproche de la bonne explication. C’est alors qu’il tombe sur une lecture qui lui vaut une sorte de flash et lui inspire une interprétation stupéfiante. Bien que cette explication implique des croyances bien particulières, il faut reconnaître que tout ce que Postel avance dans la suite du livre colle très bien avec son idée. Il s’intéresse aux multiples détails qu’on observe dans le tableau, sans en négliger aucun. Après s’être intéressé au jeu des regards (les personnages ne se regardent pas, lui ayant le regard dans le vague et elle regardant leurs mains jointes, seul le petit chien au premier plan nous regarde), aux postures des deux personnages principaux (notamment, la main levée de l’homme comme pour signifier qu’il s’engage de façon solennelle sur quelque chose et leurs mains en contact mais de façon très pudique), il s’intéresse aux vêtements et aux décors. Les vêtements nous indiquent que le couple vit de manière aisée, les décors ne font que renforcer cette impression. On remarque que tout s’organise de façon très ordonnée, jusque dans les moindres détails. Il y a les objets qui sont au sol (un tapis aux motifs étranges), aux murs (une chaîne notamment), au plafond (un lustre avec une seule chandelle allumée… en plein jour). Bref, de toutes ces observations, Postel fait de nombreuses déductions qui font avancer son raisonnement. Ce livre peut donc se lire comme une sorte d’enquête très documentée sur qui sont ces personnages et ce qu’ils cherchent à nous dire. Postel s’ingénie à nous faire comprendre que, dans ce tableau, tout indique un double sens et surtout un sens caché. L’ensemble se présente sous la forme de courts chapitres qui nous font progresser dans la connaissance de ce tableau et de ce qu’il révèle. La conclusion de Postel est impressionnante, car il fait encore évoluer sa façon d’interpréter la scène. Il y voit des détails qui, ne pouvant s’accorder avec la réalité tangible, pourraient indiquer que cette scène représenterait quelque chose qui appartiendrait au domaine du rêve. Cela pourrait expliquer la tenue de l’homme par exemple, ainsi que l’absence de certains éléments dans le reflet du tableau. Un reflet qui tient dans un miroir convexe qui ne mesure pas plus de 5 cm de diamètre sur le tableau. Mais, ce disque étant peint de façon suffisamment minutieuse, on y distingue le reflet de deux vitres, soit celle qu’on voit sur la gauche et une autre juste à côté, mais aussi deux personnages particulièrement mystérieux : qui sont-ils et que font-ils là ? Ils occupent exactement la place qui est la nôtre, observateurs du tableau !…

Un travail remarquable

Avec ce livre, Jean-Philippe Postel nous invite à explorer le Moyen-Age, la façon dont on y vivait, ses croyances et pratiques. En explorant les détails de l’œuvre, il nous fait pénétrer de manière intime dans tout ce qui comptait pour les personnages représentés, même s’il reste un doute sur leurs identités. Il avance une hypothèse proprement ahurissante qu’il ne présente pas comme une élucubration farfelue, mais plutôt comme l’aboutissement d’une réflexion poussée, puisqu’il a longuement observé le tableau et examiné les travaux d’autres spécialistes passés avant lui. Il explique même qu’il part de l’aboutissement du travail de Margaret Koster, la première à avoir considéré que ce tableau évoquait la mort. En allant beaucoup plus loin, il va jusqu’à faire évoluer son opinion au fil des pages. On voit donc son avis progresser à mesure que son observation s’intéresse à certains détails. C’est remarquable, car on voit le spécialiste dans son travail d’investigation et c’est ce qui rend ce livre aussi palpitant qu’un excellent roman policier. De plus, Jean-Philippe Postel se montre particulièrement convainquant en évoquant la façon dont les uns et les autres ont pu percevoir le tableau selon les époques : risible un temps pour une raison précise et avec crainte à une autre période. Il rappelle au passage qu’à une époque, le tableau pouvait être caché à la vue par une sorte de volet refermable. Et puis, il fait de multiples références à de nombreux domaines, que ce soit la littérature (avec l’élément déterminant nous valant son hypothèse de base), le théâtre, les croyances et pratiques religieuses, la peinture évidemment, mais aussi le cinéma, la mythologie et la symbolique, toujours de manière très convaincante. Et ce n’est pas parce qu’il se montre particulièrement convainquant qu’il cherche à faire croire qu’il détiendrait la vérité absolue (il ne cherche pas non plus à tout faire concorder à tout prix avec son hypothèse), puisqu’il n’hésite pas à affirmer que le tableau contient trop d’éléments invérifiables pour qu’on en déchiffre un jour toutes les énigmes qu’il recèle. Il aime à rappeler qu’à la National Gallery de Londres où il est exposé depuis plus d’un siècle, dans la même salle et juste à sa droite, on peut contempler une œuvre également attribuée à van Eyck qu’on suppose être un autoportrait, ce qui lui fait dire que le peintre nous regarde avec son air mystérieux en nous interrogeant pour savoir ce qu’on pense de son œuvre, assurément son chef d’œuvre. Bref, Jean-Philippe Postel laisse la porte ouverte pour d’autres interprétations ou bien la possibilité d’aller plus loin que ce que lui-même avance. Son livre est une véritable déclaration d’amour à la peinture qui ne peut que fasciner les amateurs. L’auteur déclare avec van Eyck la valeur insurpassable du sentiment amour pour l’âme humaine, car si ce tableau évoque la mort, il me paraît évident qu’il parle également d’amour, au sens le plus pur.

L’Affaire Arnolfini – Jean-Philippe Postel
Actes Sud : paru le 30 mars 2016
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