Saccharine : faussement calorique

Entre le body horror et le film de fantôme, Saccharine, le troisième long-métrage de Natalie Erika James accuse d’une indigestion thématique avec notamment le culte de la minceur, les troubles alimentaires, le désir féminin… Le goût sucré y est, les intentions aussi, mais ça n’accroche pas au palais.

Révélée en 2020 avec Relic, film d’horreur psychologique aussi terrifiant que brillant dans son traitement du deuil, la fatalité et de l’identité, Natalie Erika James avait tout pour s’imposer comme l’une des voix les plus singulières du genre. Son deuxième long-métrage, Apartment 7A, sorte de préquel à Rosemary’s Baby, avait certes constitué une parenthèse plus convenue, mais laissait entière la promesse d’un cinéma capable d’ancrer l’horreur dans des angoisses profondément intimes. Pourtant avec Saccharine, la cinéaste australienne s’attaque à un terrain aussi brûlant que balisé. Du culte de la minceur aux injonctions corporelles contemporaines, en passant par la manière dont les réseaux sociaux transforment l’image de soi en quête identitaire, il y avait un terrain fertile proche des enjeux de The Ugly Stepsister. Sur le papier, c’est exactement le genre de sujet qu’on lui espérait. À l’écran, c’est une autre histoire.

La première partie de Saccharine est pourtant d’assez bonne facture. On y suit Hana, étudiante en médecine qui ne décroche pas de son téléphone, hantée par sa silhouette qu’elle ne trouve pas attirante et par le regard des autres qu’elle place systématiquement au-dessus du sien. Les jeux de miroir s’accumulent avec une certaine intelligence par la suite, l’anxiété sociale d’Hana s’installe avec un ton parfois absurde et un mystère prend forme dans les allers-retours entre les cours d’anatomie et son appartement. Mais lorsqu’elle succombe à une pilule amincissante aussi farfelue que logique dans cet esprit de cinéma bis, des cendres humaines ingérées comme un régime miracle, la greffe entre body horror et film de fantôme s’annonce comme la vraie bonne idée du film. Ce premier pas vers un cannibalisme qu’on emprunte volontiers à Grave nous renvoie alors à des enjeux lisibles et prévisibles, qu’on pouvait s’attendre à un dénouement moins convenu. C’est là que Saccharine aurait pu trouver sa singularité dans le paysage cinématographique féminin où la beauté reste une illusion qu’on nous incite à entretenir dans des pactes faustiens difficiles à rompre. Au lieu de ça, le film commence à s’égarer et on ne s’amuse plus beaucoup.

Sucré-salé

Le problème de Saccharine n’est pas son manque d’ambition ou de générosité, c’est plutôt dans son excès. Natalie Erika James veut parler de tout en même temps : du désir féminin confondu avec l’obsession corporelle, de la boulimie à la dysmorphophobie, du rapport d’Hana aux corps stéréotypés de ses parents, avec une mère mince et un père obèse, introduit comme une présence inquiétante. La question queer affleure également dans la relation trouble avec Alanya, une influenceuse fitness, sans que le film tranche sur le point de vue d’Hana : savoir si elle désire cette femme ou simplement le corps qu’elle incarne, une vision si clichée qu’un des personnages l’exprime au mot près pour nous le faire comprendre. Quant à l’éthique des études de médecine, on y passe par quelques coups d’œil furtifs et les réseaux sociaux font rapidement une apparition. Rien n’est totalement approfondi dans la dimension sociale. Là où Relic avait su concentrer toute sa force émotionnelle sur un seul traumatisme, Saccharine s’éparpille dans tous les sens, ne mène nulle part et devient confus, comme si la réalisatrice avait paniqué à l’écriture et jeté toutes ses idées dans la casserole sans jamais les laisser mijoter.

C’est pourtant la contradiction la plus gênante du film qui finit par tout plomber. Saccharine veut s’attaquer au culte de la minceur et à la manière dont la société dévore ceux qui n’y correspondent pas, mais choisit de matérialiser la menace surnaturelle par un fantôme obèse, filmé avec un aspect délibérément répulsif, dont l’appétit sans limite est constamment associé au dégoût. La nourriture elle-même y est traitée comme quelque chose d’écœurant, et le corps en surpoids comme une punition incarnée. Les signes d’une grossophobie involontaire se manifestent alors sans modération, et le film ne rectifie jamais cette vision, ce qui entre en conflit avec son propre propos. On pourrait y confondre le regard d’Hana, comme sa propre phobie projetée sur le réel, mais la mise en scène ne prend jamais la distance nécessaire pour le signifier clairement. Midori Francis se démène malgré tout, porte le film avec une vulnérabilité admirable, et offre une belle scène de confrontation hallucinatoire qui arrive un peu tard pour rattraper un récit qui s’est étiolé sans jamais se garnir de substance. Les intentions y sont, indéniablement. Mais sans la consistance pour les incarner.

Au final, un peu comme Sanguine (à découvrir à l’automne 2026) qui descend sensiblement de The Substance, Saccharine ressemble moins à un repas qu’à une liste d’ingrédients. Tout y est écrit. Rien n’a été cuisiné.

Saccharine – bande-annonce

Saccharine – fiche technique

Réalisation : Natalie Erika James
Scénario : Natalie Erika James
Interprètes : Midori Francis, Danielle Macdonald, Madeleine Madden, Robert Taylor, Showko Showfukutei
Photographie : Charlie Sarroff
Montage : Sean Lahiff
Musique : Hannah Peel
Sound design : Robert Mackenzie
Production design : Josephine Wagstaff
Costumes : Stephanie Hooke
Maquillage : Angela Conte
Casting : Jane Norris
Producteurs : Sarah Shaw, Anna McLeish
Producteurs exécutifs : Nate Bolotin, Todd Brown, Pip Ngo
Coproducteur : Ben Morgan
Sociétés de production : Carver Films, Thrum Films
Pays de production : Australie
Société de distribution France : Shadowz Films
Durée : 1h52
Genre : Épouvante-horreur
Date de sortie : 3 juin 2026

2.5

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Jérémy Chommanivong
Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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