La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner (1974) de Werner Herzog : le temps suspendu

Parmi les nombreuses qualités de Werner Herzog, la moindre n’est pas de rendre fascinants les sujets les plus improbables. Mieux encore, il se les approprie totalement, y compris lorsqu’il filme le réel comme c’est le cas dans ce documentaire à découvrir dans le cadre du cycle de nouvelles sorties en salles proposé par Potemkine Films. Derrière le champion de saut/vol à ski Steiner, le cinéaste allemand débusque un grand artiste en quête du grand frisson. Le sien, et le nôtre.

À moins d’être un fin connaisseur de sports d’hiver depuis les années 1970, vous n’avez probablement jamais entendu parler de Walter Steiner. Et ce n’est pas le titre de ce documentaire de Werner Herzog qui vous fournira un élément de réponse – ou plutôt si, mais ce n’est pas celui que vous pensez. Car ce n’est pas à la sculpture sur bois, par ailleurs profession fort respectable dudit Steiner, que le cinéaste s’est intéressé, mais bien à l’autre passion de son protagoniste, celle qui lui fait régulièrement éprouver la « Grande Extase ». Walter Steiner, 75 ans aujourd’hui, est en effet un ancien sauteur à ski suisse, vice-champion olympique et double champion du monde de vol à ski. Cette dernière discipline voit les athlètes parcourir des distances bien plus importantes qu’au saut à ski. Elle exige par conséquent des tremplins tellement spécifiques qu’il n’en existe que cinq au monde qui soient homologués. L’un d’eux se situe dans la vallée de Planica, en Slovénie, là où nous retrouvons Steiner en 1972, l’année où il obtiendra une de ses deux médailles d’or. Le cinéaste, qui qualifie Steiner, face caméra, de plus grand champion de l’histoire dans sa discipline, lui offrira un petit rôle dans L’Énigme de Kaspar Hauser, sorti la même année.

Herzog, documentariste sportif ? Aurait-il accepté une commande d’une quelconque organisation sportive, voire du skieur suisse lui-même ? Dès l’entame de cette œuvre de 45 minutes, on est rassuré : Herzog fait toujours du Herzog. Prolongeant la fausse piste du titre, le documentaire s’ouvre ainsi sur un Steiner en plein travail du bois, mais ces plans n’ont qu’un seul but : interroger comment un être aussi simple et accessible (on se retient d’écrire « banal ») que Steiner se mue régulièrement, le temps d’un moment suspendu, en trompe-la-mort doué d’une grâce sublime. Cela n’allait guère de soi. Car dans les années 1970, la discipline choisie par le Suisse n’est pas vraiment « glamour » : peu rémunératrice (d’où son activité professionnelle, fort éloignée des pistes de poudreuse) et surtout peu encadrée. Steiner et ses concurrents doivent ainsi composer avec des instances sportives qui expérimentent sans cesse avec une discipline manifestement mal maîtrisée, d’où les changements incessants de longueur de tremplin au gré d’accidents fréquents auxquels Steiner lui-même n’échappe pas – admiratif du Suisse, Herzog ne filme pudiquement que les blessures de Steiner, et non sa chute qui aurait réduit le virtuose en un simple mortel. À Planica, Steiner pulvérisera le record du monde avec un saut à 169 mètres, une performance qui lui vaudra certes le surnom d’ « homme oiseau », mais qui manqua de peu de lui coûter la vie, la longueur de la pente de réception et de l’aire d’arrivée n’étant pas prévue pour une telle prouesse…

À l’aide d’une caméra 16 mm haute vitesse, Herzog filme merveilleusement bien ce qui, dans ce sport atypique, constitue son vrai centre d’intérêt : ces instants où, suspendu dans l’air, le skieur défie le temps et l’espace. Ce moment où l’Homme se joue des limites que lui impose sa nature pour se rêver en oiseau. Entre la prise d’élan, dominée par la concentration et la répétition des gestes de l’athlète, et l’atterrissage où le skieur affronte la peur et parfois la mort, existent ces quelques moments éphémères de grâce pure où il devient un ange… Loin de l’ingrate « solitude » du coureur de fond, le sauteur à ski est un rêveur qui offre son extase en spectacle.

La mise en scène et le montage du documentaire accentuent de manière avantageuse la dichotomie fondamentale de l’existence d’un sportif de haut niveau. D’une part, le monde rationnel : les discussions techniques sur la distance d’élan ou celle de la piste ; les erreurs qui ont entraîné une chute, etc. Dans ce monde-là, Steiner est un type qui ne paie pas de mine, qu’on n’imagine pas dans la peau d’un champion. Mais ce monde-là, tout de précision, de discipline et de détails tangibles, n’intéresse pas beaucoup Herzog. Dès qu’il a quitté le tremplin, la caméra capte au ralenti ce que Steiner est réellement : un artiste qui compose une œuvre d’art tout en exauçant un rêve. Le titre du documentaire prend tout son sens, en définitive : dans son atelier comme dans les cieux au-dessus du tremplin – où il flotte la bouche grande ouverte, comme sidéré par l’expérience – Walter Steiner ressent bien, et nous fait partager, la grande extase de l’artiste accompli.

Synopsis : Werner Herzog accompagne Walter Steiner sur les quelques jours du championnat 1972 de saut à ski à Planica en Slovénie. Walter Steiner, sculpteur sur bois à ses moments perdus, est une légende de cette discipline.

Les Odyssées de Werner Herzog / Le Rêve : bande-annonce

La Grande Extase du sculpteur sur bois Steiner : Fiche technique

Titre original : Die große Ekstase des Bildschnitzers Steiner
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Montage : Beate Mainka-Jellinghaus
Producteur : Werner Herzog
Sociétés de production : Werner Herzog Filmproduktion et Süddeutscher Rundfunk
Durée : 45 min.
Genre : Documentaire
Date de ressortie : 22 avril 2026
Allemagne de l’Ouest – 1974

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