Signes de vie, de Werner Herzog : à perdre la raison

Depuis le 22 avril, Potemkine Films propose la ressortie en salles de la troisième et dernière série de films (et documentaires) de Werner Herzog, intitulée « Le Rêve ». Parmi les sept œuvres qu’on peut (re)découvrir, celle-ci affiche une cote de rareté élevée car il s’agit du tout premier long-métrage du réalisateur allemand. Exploration à bas bruit des frontières de la rationalité humaine ? Faille spatio-temporelle où l’Homme quitte le sentier d’un destin médiocre ? Pas de doute, le cinéma de Herzog est déjà en place.

En 1967, Werner Herzog est âgé de 25 ans. S’il est déjà convaincu de sa future vocation, sa vie privée est placée sous le signe de la liberté et de l’expérimentation (voyages multiples et improvisés, parfois dangereux ; diverses tentatives d’études, toutes abandonnées), sa vie professionnelle l’est sous celle de l’indépendance. Après avoir échoué à trouver une maison de production pour ses projets, il multiplie les petits boulots. À 21 ans à peine, il a fondé sa propre société de production, Werner Herzog Filmproduktion, un pari fou qu’il va pourtant remporter, puisqu’il s’autoproduira pratiquement toute sa vie ! Il obtient le prix Carl Mayer en 1964 pour le scénario de Signes de vie, qu’il a écrit à 19 ans et dont l’histoire a déjà nourri deux de ses courts-métrages de jeunesse. Ce prix lui permet d’obtenir le sésame tant convoité : une bourse de 25 000 marks synonyme d’autorisation de tournage.

Le jeune cinéaste n’a pas froid aux yeux – un signe des temps à venir. Suivant son instinct et le goût de l’aventure qui a guidé ses années bohèmes, il part installer sa caméra 35 mm en Crète et sur l’île de Kos pour tourner ce premier long-métrage. Ce dernier lieu permet de relier le scénario du film à l’histoire personnelle de Herzog, puisque son grand-père archéologue avait travaillé jadis sur le site de la forteresse du XIVe siècle construite par les Hospitaliers, qui tient lieu de décor principal. Mieux encore, les inscriptions antiques montrées dans le film proviennent des recherches de son aïeul, et le vieil homme apparaissant à l’écran était le dernier survivant de l’équipe archéologique !

Vaguement inspiré d’une anecdote historique qui nourrit une nouvelle publiée en 1818 par Achim von Arnim (Der Tolle Invalide auf dem Fort Ratonneau), qu’Herzog affirme ne pas avoir lue, Signes de vie a pour protagoniste le soldat allemand Stroszek (nom qu’il attribuera au héros d’un autre film qui sortira dix ans plus tard !) qui, blessé à la guerre, est envoyé au repos dans une ancienne forteresse déserte pour y surveiller un dépôt de munitions, accompagné de son épouse grecque et de deux camarades. Bien rapidement, cependant, l’insouciance de cette existence loin du front se mue en ennui, puis en désœuvrement, et enfin bascule dans la folie.

En dépit d’une expérience et de moyens de production forcément limités (équipe réduite, mouvements de caméra incertains, gestion imparfaite du rythme), Signes de vie est davantage qu’un film de débutant, il s’agit d’un véritable manifeste artistique dans lequel on perçoit déjà nombre de motifs qui détermineront le cinéma de Herzog. Un tournage difficile dans un décor exotique (choix qui sera confirmé par le documentaire Les Docteurs volants de l’Afrique de l’Est en 1969, puis par le deuxième long-métrage Les nains aussi ont commencé petits, tourné aux îles Canaries en 1970 et à l’atmosphère proche de Signes de vie), une obsession pour les êtres en rupture, une esthétique épurée et radicale, des contraintes matérielles qui font partie intégrante du style : ce galop d’essai voit le cinéaste allemand faire preuve d’une maturité et d’une vision étonnantes, d’autant plus en tenant compte de l’autonomie dont bénéficia un cinéaste dépourvu de repères, à cette époque. On y trouve également ce mélange de fiction et de documentaire que Herzog affectionne, tant dans les choix du casting que dans les décors ou les dialogues – sans parler de la voix off monotone, qu’on croirait décrire un documentaire – qui révèlent une lente progression du malaise, puis de l’absurde et de l’irrationnel, à partir d’un quotidien et d’échanges dans lesquels transpire l’ennui d’un quotidien morose.

Audacieux et volontiers radical, Signes de vie évite le caractère opaque de certaines expérimentations futures. La réussite du film ne passa d’ailleurs pas inaperçue, puisqu’il fut un vrai succès critique couronné par l’Ours d’argent au festival de Berlin. Une véritable consécration pour ce jeune leader d’un Nouveau cinéma allemand qui naît sous les yeux du public de l’époque. On ne saurait donc que conseiller aux amateurs du metteur en scène allemand de découvrir sans tarder ce film inaugural qui, près de soixante ans après sa sortie, était devenu particulièrement difficile à voir.

Les Odyssées de Werner Herzog / Le Rêve : bande-annonce

Synopsis : Stroszek, un jeune soldat allemand, après avoir été blessé à la guerre, se retrouve au repos dans un fort en Grèce, chargé de surveiller un dépôt de munitions. Le désœuvrement, la chaleur et l’isolement le font sombrer peu à peu dans une sorte de folie. Stroszek veut enflammer la mer et le Soleil, menace de faire sauter le dépôt de poudre et devient un véritable danger pour son entourage.

Signes de vie : fiche technique

Titre original : Lebenszeichen
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Peter Brogle (Stroszek), Wolfgang Reichmann (Mainhard), Athina Zacharopoulou (Nora), Wolfgang von Ungern-Sternberg (Becker)
Photographie : Thomas Mauch
Montage : Beate Mainka-Jellinghaus
Musique : Stavros Xarhakos
Producteur : Werner Herzog
Durée : 1h30
Genre : Drame
Date de sortie : 5 juillet 1968
Date de ressortie : 22 avril 2026

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Lydia et le vaisseau des tempêtes : les constellations embrumées

"Lydia et le vaisseau des tempêtes", nouveau film d'animation québécois, adapte librement les romans d'Yves Meynard. Entre mers de brume et astromagie, Lydia y affronte le deuil et l'apprentissage pour retrouver son frère disparu, dans une belle aventure familiale attachante.

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Le Rouge et le Noir (1954) : exploration d’une quête romantique, politique et spirituelle

Entre romance et lutte des classes, Claude Autant-Lara réalise une adaptation minutieuse du roman grandiose de Stendhal, axée sur les passions consumées et le repentir.

Kwaïdan (1964) de Masaki Kobayashi : le temps suspendu des spectres

Si sa durée et son rythme peuvent représenter une épreuve exigeante pour le public d’aujourd’hui, "Kwaïdan" n’a en revanche rien perdu de sa poésie et de son enchantement des sens. Une œuvre inclassable et envoûtante.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.