La Ballade de Bruno (1977) de Werner Herzog : cavale sans issue

Deuxième opus tourné par Werner Herzog avec Bruno Schleinstein, La Ballade de Bruno (Stroszek) est une interprétation acide et tragicomique de la vie de cet inclassable comédien amateur. Ecrit en quatre jours, le film assume sa part d’improvisation et de libre déambulation dans les franges oubliées et désabusées de la société, de part et d’autre de l’Atlantique. Cette œuvre déroutante, à la lisière de plusieurs genres et à la mise en scène quasi-documentaire, est un des films les plus crus et les plus singuliers d’une carrière pourtant placée sous le signe de l’imprévisibilité. 

Quelques années après avoir confié à Bruno Schleinstein, comédien amateur, le rôle principal dans son film L’Enigme Kaspar Hauser, Werner Herzog pense à nouveau à cet homme dont la personnalité et le parcours le fascinent tant pour son film Woyzeck (qui ne sera tourné qu’en 1979). Finalement, il décide que Klaus Kinski, autre sacré personnage avec lequel il a tourné son classique Aguirre, la colère de Dieu en 1972, est un choix plus approprié pour le rôle-titre. Un choix logique lorsque l’on considère que le volcanique et « monstrueux » (le terme fut employé par Herzog lui-même) Kinski est en quelque sorte la face maléfique du placide Schleinstein. Il n’empêche que, pour se faire pardonner auprès de ce dernier, le cinéaste décide d’écrire un autre long-métrage taillé à sa mesure. Ce script sera rédigé en à peine quatre jours, et puise un certain nombre d’éléments dans la vie tumultueuse du comédien, confirmant son caractère partiellement biographique. D’ailleurs, plusieurs séquences seront tournées dans l’appartement de Schleinstein, qui joue aussi de ses propres instruments dans le film.

L’affiche du film – ainsi que la traduction française de son titre – évoque une « ballade », terme qui se prête bien à une œuvre « folk », désenchantée, mélancolique et sans concession pour l’âme humaine, mais également légère et ironique. Cette ballade est celle de Bruno Stroszek, un marginal dont l’alcoolisme l’a déjà envoyé plus d’une fois derrière les barreaux. Avant de sortir de prison, il cède bon gré mal gré aux pressions du directeur paternaliste en promettant de ne plus toucher une goutte d’alcool. Une fois dehors, Bruno n’hésite pourtant pas une seconde à entrer dans le premier bistro venu ! Il y retrouve la jeune prostituée Eva, maltraitée par ses proxénètes, qu’il héberge dans son appartement. Les proxénètes devenant de plus en plus menaçants, Bruno et Eva décident d’émigrer dans le Wisconsin avec le vieux Scheitz, qui y a un neveu. Une fois sur place, ce trio improbable va vite déchanter : le neveu en question est un cul-terreux libidineux, établi dans un bled paumé, et le maigre salaire de serveuse d’Eva ne permet pas de rembourser les dettes contractées par l’achat d’un mobile home…

La Ballade de Bruno, bien accueilli à sa sortie, occupe une place à part dans la filmographie de Herzog. Si on y retrouve l’approche à mi-chemin entre la fiction et le documentaire qui caractérise plusieurs œuvres de la première partie de carrière de Herzog, elle est ici assumée avec une spontanéité à la Easy Rider, dont elle conserve l’ironie grinçante à défaut de proposer un vrai road movie – à l’exception de la conclusion sous forme d’ultime fuite en avant. La tonalité y est particulièrement désenchantée : où qu’il aille, Bruno rencontre les mêmes déceptions, surtout vis-à-vis des gens, brutaux et vulgaires. Sans ressources, exploité et condamné à mener une vie absurde (ce qu’illustre la scène finale, où Bruno reste installé dans un téléphérique que personne ne sait arrêter, faisant des allers-retours sans fin). Eva, quant à elle, renoue avec ses vieux démons de la prostitution et de l’exploitation afin de s’émanciper – espoir sans doute futile – tandis que le vieux Scheitz, qui perd la boule, est arrêté après un hold-up tragicomique…

Les séquences américaines ont réellement été tournées dans le Wisconsin. Dans le scénario, il est notamment fait référence à un mystérieux assassin dont on ne retrouve pas le corps des victimes, une référence au tueur en série Ed Gein originaire de Plainfield où une partie du film a été tourné. Herzog aurait même planifié d’aller déterrer le corps de Gein, un projet délirant et ô combien « herzogien … qui ne s’est pas concrétisé.

Comme souvent, on retrouve dans ce film certains motifs récurrents de l’œuvre du cinéaste allemand : le débit invraisemblable (et très drôle) des commissaires-priseurs, qui était déjà l’objet de son documentaire How Much Wood Would a Woodchuck Chuck, sorti l’année précédente, et qualifié par Herzog de « dernière forme de poésie, celle du capitalisme » ; le camion qui tourne en rond, symbole de la vie, absurde et cyclique, une image déjà vue dans Les nains aussi ont commencé petits ; et le sort cruel réservé aux animaux, ici enfermés dans des caisses dans un improbable lieu de divertissement, condamnés à répéter sans fin les mêmes actions – une référence évidente à la destinée de Bruno.

La Ballade de Bruno représente la dernière réalisation de ce que l’on pourrait considérer comme un premier « cycle » dans la carrière du metteur en scène allemand. Dans cette série de films, mais aussi de documentaires (un genre dans lequel il est prolifique depuis le début des années 1960), le décor est relativement restreint et peu exotique (à l’exception de Aguirre, bien sûr, mais aussi de son premier opus Signes de vie… dont le protagoniste se nommait déjà Stroszek !). Le cadre comme la mise en scène, très crue et discrète, sont ainsi mis en retrait à la faveur des obsessions de Herzog pour l’étrangeté et la marginalité. A partir de Nosferatu (1979), il fera évoluer significativement l’ampleur et la théâtralité de son cinéma, qu’il soit de fiction ou documentaire. Cette première partie de carrière est aussi marquée par la collaboration répétée avec des comédiens parfaitement en phase avec l’état d’esprit radical et expérimental du nouveau cinéma allemand. Eva Mattes, qui incarne ici la prostituée, était une figure importante de ce mouvement, elle qui a beaucoup tourné avec Fassbinder, mais aussi avec Margarethe von Trotta. Clemens Scheitz, quant à lui, a commencé sa carrière de comédien à 75 ans (même s’il tourna dans un film muet en 1922 !) et ne tourna quasiment qu’avec Herzog, de L’Énigme de Kaspar Hauser à Nosferatu (il est décédé juste après ce film). Lui aussi était un personnage atypique dont raffole Herzog : pianiste autodidacte, passionné par la physique (ce qui est illustré dans La Ballade de Bruno, où il s’adonne à des expériences de magnétisme animal… qui n’aboutiront elles non plus à rien), il gagna sa vie comme pianiste-inventeur (il composa la musique de Woyzeck). Bref, une vie assez proche de celle de Bruno Schleinstein, à la mort duquel, en 2020, Herzog déclarera que son humanité et sa profondeur en font le plus grand acteur avec lequel il ait travaillé ! On a le droit de ne pas être d’accord, mais cet hommage touchant en dit énormément sur la conception du cinéma du metteur en scène allemand.

Comme souvent avec Herzog, l’aspect cru et maladroit de La Ballade de Bruno est à la fois une force et une faiblesse. D’une part, il n’a pas son pareil pour rendre hommage à des personnages marginaux et inadaptés criants de vérité, le tout magnifié par quelques scènes géniales (le médecin qui montre les bébés prématurés à Bruno, ou les animaux emprisonnés dans la séquence finale, deux allégories saisissantes de la fragilité et de l’absurdité de l’existence humaine). D’autre part, son film est gauche, plein de maladresses (le jeu amateur de Schleinstein, par exemple) ou de moments où il laisse la caméra tourner jusqu’à la limite du malaise. Un choix conscient afin de laisser l’humanité des personnages surgir naturellement, sans la brusquer, mais qui s’avèrera nettement plus convaincant dans les nombreux documentaires inoubliables que Werner Herzog tournera par la suite (Echos d’un sombre empire, Into the Abyss, Petit Dieter doit voler, Grizzly Man, etc.).

Synopsis : Bruno Stroszek sort de prison. Il rencontre Eva, une prostituée brutalisée par ses proxénètes. Ces deux êtres malmenés par la vie se lient d’amitié et Bruno la recueille sous son toit. Ils décident de tout quitter pour se rendre en Amérique avec le vieux Scheitz. Un cousin de ce dernier y tient un garage et les aide à s’installer. Mais leurs espoirs d’une nouvelle vie se heurtent rapidement à la réalité.

La Ballade de Bruno : Fiche technique

Titre original : Stroszek
Réalisateur : Werner Herzog
Scénario : Werner Herzog
Interprétation : Bruno S. (Bruno Stroszek), Eva Mattes (Eva), Clemens Scheitz (Scheitz), Clayton Szalpinski (Clayton)
Photographie : Thomas Mauch
Montage : Beate Mainka-Jellinghaus
Musique : Chet Atkins, Percy Wenrich et Sonny Terry
Producteurs : Werner Herzog et Walter Saxer
Société de production : Werner Herzog Filmproduktion
Durée : 116 min.
Genre : Tragicomédie
Date de sortie : 26 octobre 1977
Nouvelle sortie en salles : 25 février 2026
Allemagne de l’Ouest – 1977

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