Les dimanches : À quoi rêvent les jeunes filles ?

Ainara, 17 ans, annonce un jour à ses proches qu’elle envisage sérieusement la vocation religieuse. Dans cette famille de la petite bourgeoisie espagnole, l’annonce est comme une trouée de mystère et d’incongruité, occasionnant toutes les réactions : inquiétude, dépit, respect apparent, révolte. Les dimanches, réalisé par Alauda Ruiz de Azúa et récompensé de la Coquille d’or au Festival du cinéma de San Sebastián, prend tout le monde à revers, croyants et incroyants, dans cette histoire de jeune fille amoureuse du Christ, nous signifiant ainsi, qu’au-delà des idéologies, des chapelles, reste à la fin, l’intériorité sacrée des personnes, contre laquelle on ne peut rien, contre laquelle on ne doit rien.

Le film, avec pudeur, délicatesse et, parfois aussi, perplexité, tourne autour d’une énigme : le cœur d’une jeune fille. De ce qu’elle en dit, ce cœur est rempli de l’amour de Dieu. Mais, aussi sincère semble-t-elle, doit-on la croire sur parole ? De quel amour s’agit-il au juste ? L’amour en creux de sa mère décédée qu’il faudrait combler d’illusions ? L’amour déçu d’un garçon qu’il faudrait orienter ailleurs, vers Celui qui ne trahira pas ? L’amour sublimé d’un prêtre ou d’une Mère supérieure ? On pourrait ergoter longtemps sur les déplacements, substitutions, ambivalences qui s’opèrent peut-être dans ce cœur juvénile. On pourrait arguer encore que, malgré cela, c’est encore le Dieu vivant qui l’a séduite, simplement et réellement. Chacun prendra la position qui lui sied, jaugera, selon ses croyances, le degré de névrose ou de mysticisme authentique qui étreint Ainara. Chacun sera ainsi invité à occuper, successivement ou opiniâtrement, les différentes places disposées autour d’elle, et dont on ne peut dire d’aucune qu’elle soit bien confortable. Chacun a ses raisons, comme dit Renoir, mais chacun a aussi sa part de médiocrité morale. Entre l’hypocrisie de la tante, incapable d’accueillir l’altérité, le respect mou, presque indifférent, du père, ou la bienveillance légèrement abusive de son directeur spirituel, tout le monde a son moment de bassesse, mais aussi son moment de noblesse. L’inquiétude de la tante n’est pas dénuée de bon sens ; le père fait tout de même généreusement confiance à sa fille, malgré son incompréhension ; et les personnes d’Église qui entourent Ainara sont souvent d’une grande justesse et d’une grande prudence lorsqu’elles interagissent avec une famille déboussolée.

L’anticlérical sera probablement déçu de trouver en Ainara une anti-religieuse de Diderot pour qui la liberté et l’amour se trouvent plutôt entre les quatre murs d’un couvent que dans un monde aux relations précaires et aux attachements conditionnels. Le croyant sera peut-être tout aussi déçu de trouver en elle une jeune fille de son temps, éprise de musique mondaine et de jolis garçons. Décidément, Ainara semble être faite pour décevoir. Mais ne déçoit-elle pas dans la mesure même où elle nous échappe ? Tour à tour sensuelle et erratique, audacieuse et timide, Ainara est un beau personnage qui ne se laisse réduire à aucune grille de lecture, spirituelle ou psychologisante. Elle est si opaque, sans même le vouloir, que tous, remués dans leurs certitudes, ne cessent de parler pour elle. Il semble que l’on n’ait pas vraiment envie d’entendre cette jeune fille, de l’entendre aussi bien parler de Jésus que de son désir pour quelque jeune homme, un désir dont elle ne se sent apparemment pas spécialement coupable, d’ailleurs. Elle est, en un sens, opaque à force de clarté, car, si on l’écoute bien — ce que personne ne fait autour d’elle —, c’est toujours son cœur, très simplement, qui la guide.

Le film joue sur un contraste paradoxal, comme pour nous faire éprouver le renversement de perspective qu’opère l’annonce d’Ainara. La plupart des scènes ont lieu dans des espaces clos, relativement réduits, assez mal éclairés, un peu étouffants. Au contraire, les scènes liées à l’Église se déroulent dans des lieux spacieux, plus ouverts, plus lumineux. Ces deux types de lieux renvoient, les uns, aux lieux de la sociabilité, les autres aux lieux de l’intériorité, les seconds étant bien plus respirables. C’est dans l’un de ces lieux, une église, à la fin de l’enterrement de sa grand-mère, qu’Ainara, dans une prière fervente et déchirée, extériorise enfin sa vie intérieure, s’affirme et s’abandonne à la fois — et encore ne le fait-elle qu’à travers une prière connue, comme pour nous frustrer d’un ultime dévoilement. Nous ne saurons jamais si les larmes et le grand sourire qui illumine ensuite son visage répondent d’une grâce divine. C’est ce que la réalisatrice, trop respectueuse de son personnage d’un respect sacré et trop consciente, semble-t-il, des limites éthiques de son art, se refusera à nous donner, préférant aux ingérences d’une narration omnisciente le mystère, exploré autant que préservé par les moyens du cinéma.

Les Dimanches – bande-annonce

Les Dimanches – fiche technique

  • Titre français : Les Dimanches
  • Titre original : Los domingos
  • Réalisation : Alauda Ruiz de Azúa
  • Scénario : Alauda Ruiz de Azúa
  • Photographie : Bet Rourich
  • Montage : Andrés Gil
  • Production : Sandra Hermida Muñiz, Nahikari Ipiña (es)
  • Sociétés de production : Buena Pinta Media, Encanta Films, Colosé Producciones, Think Studio, Sayaka Producciones, Le Pacte
  • Pays de production : Espagne, France
  • Langues originales : espagnol
  • Format : couleurs
  • Durée : 115 minutes

Note des lecteurs15 Notes
3

Festival

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Deauville 2026 : The Last Pickpocket in New York, les mains dans les poches

Comment survivent les voleurs à la tire dans notre société moderne ultra connectée, où l'argent est devenu virtuel et les téléphones des traceurs ambulants ? En partant de cette question simple, "The Last Pickpocket in New York" propose un polar urbain délicieusement rétro qui rend hommage aux classiques du genre. Porté par la performance impeccable de John Turturro, le film convainc plus par son atmosphère nostalgique que par son scénario ingénu.

Deauville 2026 : The Man I Love, la fureur de vivre

Dans "The Man I Love", Ira Sachs met en scène Rami Malek dans le rôle d'un acteur confronté à la mort. Entre répétitions, danses, chants et désirs sexuels, il compose une ode à la vie exaltant le plaisir de chaque instant. Un drame queer qui manque malheureusement de consistance et d'émotion pour pleinement s'affirmer.

Deauville 2026 : Mouse, la souricière du chagrin

Présenté en compétition au Festival de Deauville après avoir reçu un très bon accueil à la Berlinale, "Mouse" déploie un récit de deuil adolescent sensible et délicat porté par un somptueux duo d’actrices. En filmant l’intime avec autant de tendresse que de naturalisme, Kelly O’Sullivan et Alex Thompson s’imposent comme des cinéastes incontournables du cinéma indépendant américain.

Newsletter

À ne pas manquer

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.

Smash Palace : au pays de la casse

Dans une casse automobile perdue en Nouvelle-Zélande, un ex-pilote confond amour et possession jusqu'à traiter sa fille comme un trophée. Son couple se déchire, son garage déborde de carcasses, et le paysage tout entier se referme sur lui comme un piège dont personne ne ressort.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

The Dog Stars : Ridley Scott s’essaie au post-apo (en pantoufles)

Dans un monde post-pandémique, Ridley Scott livre un survival maîtrisé mais sans surprise, porté par Jacob Elordi, Josh Brolin et Margaret Qualley dans les paysages du Colorado.