Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d’un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l’ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d’oublier et l’urgence de comprendre. Mon grand frère et moi est une enquête intime sur l’absent, menée par ceux qu’il a laissé derrière lui.

Si la mort ou l’expérience de mort imminente fait partie des thèmes majeurs de Ryōta Nakano, ce dernier n’oublie jamais les motifs de réconciliation qui les encadrent. Mon grand frère et moi ne déroge pas à la règle et trouve un certain équilibre dans la manière d’appréhender l’absence d’un proche.

Capturing Dad et La Famille Asada avaient déjà cette fascination pour la mémoire des défunts à travers l’objectif d’une caméra. Quant à Her Love Boils Bathwater et A Long Goodbye, ils exploitaient en profondeur l’attente avant la disparition physique, mentale et émotionnelle d’un être cher. Nakano apprécie étudier ces personnages qui lèguent derrière eux une aura bienveillante, même lorsque les protagonistes se sont perdus de vue.

Quand la vérité en cache une autre

Ayant fini par couper les ponts avec son frère aîné suite au décès de leurs parents, Riko est stupéfaite d’apprendre sa disparition définitive. Contrainte de prendre en charge ses funérailles et de remettre de l’ordre dans une vie qui lui est pratiquement inconnue, à des kilomètres de son foyer où semble régner une belle harmonie entre sa carrière de romancière et son rôle de mère, elle embarque dans une aventure qui n’attendait plus qu’elle pour honorer la mémoire d’un être qu’elle a longtemps rejeté.

Elle laisse ainsi derrière elle son époux et ses deux enfants, en espérant évacuer une amertume dont elle ne parvient pas à se défaire. La réponse se trouve évidemment dans la relation avec son défunt frère, qui s’occupait seul de son fils Kyoichi suite à son divorce d’avec Kanako. Cette dernière a également élevé seule leur fille Marina. Riko rejoint alors son ex-belle-sœur et sa nièce pour remettre de l’ordre chez le défunt et ne pas laisser Kyoichi sombrer tel un orphelin sans repères.

Toute la trame reste assez classique, avec les rites funéraires jusqu’au nettoyage complet du logement du frère, en passant par la récolte des cendres et des os. Pourtant, tout semble d’abord amplifier le portrait d’un homme raté et manipulateur, qui se complaît dans le mensonge pour soutirer quelques billets à ses proches. Nakano joue évidemment sur chacun de ces leviers à la disposition de Riko et du spectateur pour prendre à contrepied les rancunes à son égard.

Riko, Kanako et Marina s’empressent de jeter les affaires du défunt en prenant du recul sur sa véritable personnalité. Et ce sont dans les détails, comme de vieilles photos qui trônent dans le salon, un sachet de nouilles ou une simple lettre de motivation, que l’on devine la complexité de ce personnage, qui était autrefois le chouchou de la famille tandis que Riko est toujours restée dans l’ombre de son frère.

Son portrait demeure abstrait aux yeux de Riko qui le mésestimait, et le but de toute cette aventure est de lui rendre hommage avec clairvoyance. À travers les pauses où elle rédige un journal de bord, Riko transforme cette enquête intime en histoire, cherchant ainsi à immortaliser la mémoire de son grand frère à sa manière. Ce film nous rappelle que les petits mensonges font parfois la force des grandes familles.

Une douleur légère et passagère

C’est autant dans les confessions des protagonistes vis-à-vis du défunt que dans les petits gestes de tendresse pour honorer sa mémoire que le film gagne en maturité. Filmé avec une proximité et une sobriété qui rappellent Hirokazu Kore-eda, Mon grand frère et moi nous rappelle la puissance du pardon. Et le réalisateur le fait avec un humour tout à fait bienvenu et intime, prouvant que cet épisode centré sur le deuil peut faire rire avec beaucoup de malice.

Là où Departures de Yōjirō Takita prenait grand soin de reconstituer le fardeau des pompes funèbres, Ryōta Nakano préfère rire de cette activité économiquement confortable. Mais l’humour n’est pas égal dans l’ensemble, comme si le réalisateur hésitait à pleinement assumer sa comédie sur le deuil. Certains gags fonctionnent, mais d’autres n’héritent pas toujours du meilleur timing pour gagner la complicité du public.

Le rythme et la structure du récit contrecarrent parfois cette légèreté, en choisissant notamment d’exploiter le personnage de Kyoichi dans un dernier acte qui se fait attendre. Dans un élan de délivrance et de tendresse qui économise les mots au service de la subtilité et du regard des comédiens, on atteint véritablement le cœur de cette intrigue qui assume pleinement son parti pris à la fois comique et spirituel. Mais avant cela, il s’agit de restituer cet espace de sérénité et de bonheur partagé avec l’image d’un frère, d’un époux et d’un père attentionné.

Sans surprise, on avance dans un récit où les révélations éclosent au rythme des bourgeons du printemps. La narration de Nakano reste toujours lente mais contemplative. Cependant, elle part parfois dans tous les sens, malgré la volonté et la sincérité de bien faire. On pense à un segment qui rappelle l’épisode du tsunami de 2011, que le cinéaste avait déjà exploré dans La Famille Asada. Mais ici, c’est davantage décoratif dans un film qui se veut plus intimiste et proche de son sujet d’étude : un personnage encombrant, même après sa mort.

En somme, Mon grand frère et moi est une œuvre imparfaite mais sincère, qui célèbre la mémoire d’un être aimé avec une douceur malicieuse. Ryōta Nakano nous invite à suivre ce petit groupe qui tente de repartir avec les meilleurs souvenirs possibles de ce « grand frère », sans qui cette courte escapade n’aurait pas eu lieu. Entre contemplation printanière et humour tendre, voire onirique, le film rappelle que le deuil n’est pas seulement une affaire de larmes, mais aussi de réconciliation. Un voyage émotionnel qui, malgré quelques hésitations narratives, touche juste là où il compte : dans la reconnaissance de notre humanité imparfaite.

Mon grand frère et moi – bande-annonce

Mon grand frère et moi – fiche technique

Titre original : 兄を持ち運べるサイズに
Titre international : Bring Him Down to a Portable Size
Réalisation : Ryōta Nakano
Scénario : Ryōta Nakano, d’après le livre de Riko Murai ANI NO SHIMAI
Interprètes : Hikari Mitsushima, Joe Odagiri, Ko Shibasaki, Aoyama Himeno, Yota Mimoto, Yôichirô Saitô
Photographie : Hiroshi Iwanaga
Décors : Sakura Sakaki
Costumes : Yukiko Nishidome
Montage : Ryuichi Takita
Musique : Hiroko Sebu
Producteurs : Satoshi Goto, Shinji Ogawa, Takeshi Katayama, Yusuke Wakabayashi, Megumi Kubota
Sociétés de production : BRIDGEHEAD, CULTURE ENTERTAINMENT, TC ENTERTAINMENT, TV TOKYO, DINSONG CULTURE LTD, PIPELINE
Pays de production : Japon
Société de distribution : Art House Films
Durée : 2h07
Genre : Comédie dramatique
Date de sortie : 6 mai 2026

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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