Dissolution : Sodome et Gomorrhe en Angleterre

L’histoire se passe en Angleterre, en 1537, période trouble qui voit les réformistes guidés par le Premier ministre lord Cromwell, faire le nécessaire pour soumettre toutes les congrégations religieuses qui peuplent les monastères du pays. C’est ainsi que Robin Singleton est venu à Scarnsea, petite bourgade en bord de mer, accompagné de messire Goodhaps, pour exiger la soumission de la communauté à la couronne, soit en quelque sorte renier l’autorité du pape.

Mandaté par Cromwell en personne suite à l’assassinat du commissaire Singleton, le narrateur, un avocat bossu nommé Matthew Shardlake part pour Scarnsea accompagné de Mark, son fidèle et jeune assistant. Sur place, il trouve une communauté de bénédictins sous le choc. Singleton a été décapité en pleine nuit dans la cuisine, sans le moindre témoin ! Dans la foulée, on a découvert un coq comme une offrande au Diable : baignant dans son sang sur l’autel de l’église. Par-dessus le marché, une relique (la main du bon larron clouée sur un morceau de bois de sa croix) a disparu de la chasse où on la conservait précieusement.

Principales figures de monastère

Il n’y a pas grand-chose à tirer de messire Goodhaps qui souhaite avant tout s’éloigner de cet endroit où il ne se sent pas tranquille. Nos enquêteurs découvrent une ambiance particulière dans ce monastère où l’abbé Fabian semble abandonner l’essentiel des responsabilités à son second, le Prieur Mortimus. Parmi les personnes à responsabilités, on trouve Frère Edwig l’économe, Frère Gabriel sacristain et maître de chapelle, ainsi que Frère Guy l’infirmier. A celui qu’il a croisé peu de temps avant sa mort, le commissaire Singleton a justifié son errance nocturne en disant avoir un rendez-vous. Pourquoi si tardivement ? Avec qui ce rendez-vous ? Et à quel propos ? Toutes questions sans réponses. C’est tout juste si Shardlake acquiert la conviction que puisque Singleton avait demandé à consulter tous les livres de comptes, on ne lui présente pas celui qui intriguait Singleton. Et si ce livre conservait la trace d’une opération que Frère Edwig préférerait dissimuler (vente de terres en toute discrétion, par exemple) ? Il s’avère que le frère Edwig rechigne à toutes les dépenses, en particulier des travaux de réfection de l’église qui en aurait pourtant bien besoin.


Présence d’une femme !

Shardlake et son assistant sont pris en charge par frère Guy qui s’occupe de l’infirmerie, mais aussi de la cuisine. Nos enquêteurs découvrent à l’occasion qu’une jeune femme seconde (efficacement) frère Guy. Sa présence en ces lieux s’explique par son histoire familiale tragiquement mouvementée. Interrogée, Alice ne cache pas avoir été importunée par une bonne majorité des moines de l’abbaye. Mais, elle a suffisamment de personnalité pour ne pas céder à leurs avances et ne pas en être trop perturbée. Et, même si elle ne dégage pas une féminité trop ostensible, sa personnalité et son charme provoquent des pensées concupiscentes aux hommes qu’elle croise. Même Shardlake le bossu y trouvera matière à espérance sentimentale. Mais, c’est du côté de Mark qu’Alice trouve un écho à ses préoccupations personnelles.

Quelques faits troublants

Le titre de ce roman joue sur un double sens très bien vu. En effet, la dissolution peut aussi bien concerner la menace qui pèse sur l’avenir du monastère que sur ce qu’on y observe : une dissolution des mœurs. Ainsi, tous se souviennent de la reprise en mains du monastère par l’abbé, quelques années avant le meurtre sur lequel Shardlake enquête, alors que, de notoriété publique, une majorité des moines s’adonnaient à la sodomie. Tous jurent leurs grands dieux que ces pratiques appartiennent à un passé révolu. Ce qui traine encore dans les esprits, c’est la disparition de celle qui précéda Alice à la même fonction dans le monastère. La communauté considère qu’elle s’est enfuie après avoir dérobé quelques objets de valeur. Mais, que penser de cette version des faits qui semble arranger tout le monde ? Et puis, les moines trainent la réputation de vivre trop confortablement par rapport à leur condition. Parmi les observations qui donnent matière à réflexion, citons un jeune novice qui subit des punitions certainement disproportionnées par rapport à ses maladresses (et sa faiblesse physique). A noter la présence en ces lieux de frère Jérôme, un chartreux qui apporte une note incongrue, car logiquement il n’a rien à faire dans cette communauté. Il a refusé de prêter serment, mais n’a pas été exécuté comme ses frères chartreux. Alors, il a été torturé. Son serment sous la contrainte n’a qu’une valeur symbolique et il reste là à cause de ses liens de parenté avec la reine Jeanne et un riche propriétaire terrien du coin. Plus ou moins incontrôlable, sa présence est tolérée parce qu’on le considère comme fou.

Un huis clos ? Pas tout à fait

Cela fait donc beaucoup de potentiels suspects, alors même que l’arme du crime reste introuvable. Bien évidemment, la structure du roman (32 chapitres et un épilogue, pour 537 pages dans l’édition de poche) fait monter la tension progressivement. L’enquête fait apparaître que dans le monastère, quasiment personne n’est irréprochable et quelques sujets de discorde existent. Cependant, aux yeux des membres de la communauté, il apparait impensable que l’un d’eux soit allé jusqu’à l’assassinat. Sans compter que cet assassinat nécessitait une stature et une force physique nécessaire au maniement d’une arme particulière. Pour beaucoup, l’assassin venait de l’extérieur. Pourquoi pas des marais avoisinants ? En effet, à l’arrière du monastère, le mur d’enceinte en très mauvais état laisse des zones où une personne audacieuse peut pénétrer dans l’enceinte. D’ailleurs, des malfrats utilisent le marais comme zone où ils peuvent se livrer à leurs trafics sans être inquiétés. Reste quand même à trouver un mobile.

Messire Shardlake

Il faut aussi dire un mot sur l’enquêteur, fervent partisan de la Réforme. Il observe les pratiques des uns et des autres et les commente en son for intérieur. Il réprouve en particulier toutes les formes d’adoration adressées à des objets ou des images. De plus il a été marqué par l’exécution récente (1536) de la reine Anne Boleyn (la deuxième épouse du terrible Henry VIII), exécution à laquelle il a lui-même assisté d’assez près pour en conserver un souvenir qui le hante. Partisan de Cromwell, il ne peut pas accepter des témoignages qui vont contre sa fonction et sa personnalité.

Sansom vs Eco

Le roman ménage le suspense jusqu’au bout et livre une conclusion surprenante qui verra les convictions de l’enquêteur fortement ébranlées. Bien entendu, on ne peut pas lire ce roman sans faire le rapprochement avec Le nom de la rose (1980), l’incontournable roman d’Umberto Eco. En situant son intrigue pendant la Réforme, période cruciale pour l’église d’Angleterre, à une toute autre époque (environ deux siècles plus tard) et dans une autre zone géographique (Le nom de la rose se passe en Italie), C.J. Sansom évite intelligemment l’écueil d’une comparaison qui ne serait pas à son avantage. La période choisie permet à l’auteur d’intégrer des réflexions intéressantes sur l’évolution spirituelle et philosophique en cours, tout en faisant la distinction entre destins individuels et forces en œuvre dans la marche inexorable de l’Histoire. Et même s’il se concentre sur l’enquête, il en dit suffisamment sur les personnages et l’époque pour qu’on apprenne pas mal de choses en le lisant. La conclusion apporte un aspect philosophique sur la façon dont le monde fonctionne et cela donne grande matière à réflexion (pour tout lecteur-lectrice ainsi que pour les personnages).

Dissolution, C.J. Sansom
Belfond : sorti le 8 janvier 2004 (traduction de l’anglais)

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4

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