Résurrection : L’inattrape-rêve

À la fois histoire de la Chine et du cinéma, et rêverie bouddhiste, le troisième long métrage de Bi Gan, prix spécial du jury au dernier Festival de Cannes, nous entraîne dans une fresque ambitieuse où se disputent l’inventivité formelle et la sublime somnolence. C’est un peu long, souvent magnifique, parfois ennuyeux. Comme il est délicat, étonnamment, de faire rêver ladite machine à rêves !

Faire un film-rêve est la chose la plus facile et la plus difficile à la fois. Le moindre étudiant en cinéma sans imagination s’y précipite, fort de l’occasion qui lui est donnée de prouesses techniques, de plans spectaculaires, et délivré, dans le même temps, de la nécessité de raconter quelque chose. Le résultat, de fait, est souvent médiocre, et l’on ne voit guère que Buñuel et Lynch avoir réussi, dans ce genre, des films consistants. C’est que ceux-là ont bien su résister à la pente naturelle du film-rêve : un certain désordre confinant à l’indifférence. Parce qu’il n’est plus soumis à aucune logique, le film-rêve appelle une structuration supérieure. Parce que tout se prête au chaos, l’ordre le plus contraignant doit y régner. De ce point de vue, Résurrection de Bi Gan est plutôt une réussite. Chaque chapitre se place sous l’égide d’un des cinq sens. Leur logique narrative est assez claire et tenue. Et le tout communie dans un hommage au cinéma pétri de motifs symboliques, de références savantes, de jeux de renvoi, et cette ligne basse de la spiritualité bouddhiste pour cœur profond. Cela est solide, bien charpenté. Mais d’où vient que, trop souvent, l’ennui y guette ?

Commençons par dire qu’il y a dans ce film, disséminées, parmi les plus belles choses vues au cinéma ces dernières années. Que ce soit dans les plans ou le découpage, l’inventivité est extraordinaire. Peut-être parce que ses parties se revendiquent chacune de telle ou telle période de l’histoire du cinéma, Résurrection propose à nos yeux, fatigués par l’uniformité de la production actuelle, un rappel des mille possibilités qu’offre cet art. Il y a à l’évidence une virtuosité dans la manière qu’a ce film de ressusciter, sans pasticher, le style expressionniste ou le film noir à la Welles, pour ne citer que les deux premières parties, probablement les plus convaincantes. On se prend même à regretter, notamment pour la partie film noir, l’existence d’une version plus longue et plus élaborée.

Mais, malgré ses grandes qualités, Résurrection accuse certaines limites, qui tiennent probablement, pour partie du moins, au genre du film-rêve lui-même. L’une des limites de ce film est de nous faire éprouver, par le caractère très elliptique de chaque partie, une sensation mêlée d’indigestion et de frustration. Frustration, pour les raisons évoquées plus haut, mais indigestion aussi, pour l’étalage formel dénué de véritable ancrage émotionnel. En effet, et malgré des moments sublimes, on ne se perd jamais dans ce film comme son personnage de Rêvoleur s’enfonce dans les couches successives de son rêve séculaire de cinéma. Tout défile dans une indifférence ravie, sans que l’on s’attache à un personnage (sauf, à la rigueur, aux amoureux de l’avant-dernière partie), ou que l’on frémisse à une seule situation. Résurrection fait l’effet d’un objet luxueux et sophistiqué dont on ne saurait trop quoi faire, ou d’un jeu de couleurs vives sur une roche marbrière. Au bout de la virtuosité, tout est finalement assez froid et plat.

Et peut-être doit-il en être ainsi d’ailleurs, dans une perspective bouddhiste, où il s’agit justement d’apprendre le détachement parfait. La vraie vie est-elle au cinéma, ou cette vie n’est-elle qu’un songe ? Ce monde du Rêvoleur, où les hommes ne rêvent plus, est-il un monde d’éveillés ou d’endormis ? Cette ambiguïté est l’un des points forts de ce film marqué par la langueur de vivre, où la fin du cinéma est à la fois la sortie du cycle des réincarnations, donc une sorte de délivrance. Bi Gan évite ainsi l’hommage béat, en ménageant, au sein d’une réflexion sur la forme cinématographique, une place pour la méditation métaphysique.

Pour autant, ce film-rêve, comme souvent, déçoit, car là où tout est possible, plus rien n’est intéressant. Toute dramatique nécessite des règles et des contraintes. On ne tremble pas pour celui qui ne fait que rêver. Reste un flux dont les âpretés ne suffisent pas à éveiller l’âme. Le Rêvoleur rêve, et nous nous endormons, dans l’indifférence des choses, bercés par le chatoiement superbe des images et des sons.

Résurrection : bande-annonce

Résurrection : bande-annonce

Titre original : 狂野时代, Kuángyě Shídài
Réalisation : Bi Gan
Scénario : Bi Gan
Musique : M83
Photographie : Dong Jingsong
Montage : Bi Gan, Bai Xue
Décors : Tu Nan
Effets spéciaux : Liu Strilen
Production : Shan Zuolong, Yang Lele, Charles Gillibert
Société de production : Huace Pictures, Dangmai Films, Obluda Films, CG Cinema, Arte France Cinéma
Société de distribution : Les Films du losange (France)
Pays de production : Chine, France
Langue originale : mandarin
Format : couleur
Durée : 160 minutes
Date de sortie : 10 décembre 2025

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Festival

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