Cloud, de Kiyoshi Kurosawa : monstres ordinaires de l’ère numérique

Fidèle à ses habitudes, Kiyoshi Kurosawa trompe les attentes et s’affranchit des règles de genre, en tentant avec Cloud un grand écart entre thriller psychologique et comédie d’action, le tout teinté de mystère et de critique sociale. Pari à moitié tenu : si le film tisse une toile d’intrigue et de menace dans sa première moitié, le basculement narratif est ensuite mal maîtrisé.

Comme prévu, Kiyoshi Kurosawa est de retour, à peine une semaine après la découverte de son moyen-métrage d’horreur Chime, qui nous ramenait une dizaine d’années en arrière dans la filmographie du maître japonais. Retour au long-métrage avec ce Cloud au titre énigmatique, qui semble initialement s’inscrire dans une même veine menaçante et ambigüe, avant de s’engager dans un virage inattendu.

L’histoire est centrée sur Ryôsuke Yoshii (Masaki Suda), un jeune homme qui, en marge de son emploi de manutentionnaire dans une usine de vêtements, arrondit ses fins de mois grâce à ses activités de revente en ligne. Volontairement insignifiant au travail – il refuse systématiquement les pressions appuyées de son patron pour le promouvoir chef d’équipe – il se révèle opportuniste et amoral dans le cadre de son « autre » occupation. Ainsi, il est passé maître dans l’anticipation des besoins matérialistes les plus triviaux (une figurine collector, par exemple), qu’il exploite cyniquement en persuadant de « petites gens » de lui vendre l’objet en question à un prix dérisoire, avant de le revendre en ligne à un tarif exorbitant. La critique sociale qui se trouve au cœur du scénario écrit par Kurosawa, est l’aspect le plus intéressant du film. Yoshii n’a rien du héros vertueux et sympathique, il incarne au contraire ce que le Japon ultra-libéral fait de pire : un homme dont la logique capitaliste domine tous les aspects de sa vie (jusqu’à sa relation avec sa compagne Akiko, à qui il fait miroiter une amélioration de leur condition socioéconomique), et qui n’hésite pas à arnaquer et exploiter les autres. En outre, il est totalement dépourvu de courage. Dès qu’il s’agit de se confronter à la conséquence de ses actes, il fuit. Quand son « mentor » Muraoka (Masataka Kubota), pourtant pas plus honorable que lui (il jalouse même Yoshii qui, contrairement à lui, a une petite amie), lui propose d’investir avec lui dans un « coup » plus ambitieux, il ne parvient pas à s’y résoudre, trop frileux devant les risques.

Sous le vernis minimaliste, typique du cinéaste, Cloud contient ainsi une critique acerbe de l’hypocrisie du capitalisme numérique. Celle qui permet à des pleutres planqués chez eux et qui se cachent derrière des avatars révélant des fantasmes pathétiques (celui de Yoshii est « Ratel », un animal connu pour son agressivité), de s’enrichir sans effort ni génie. Kurosawa nous montre qu’à l’inverse de ses films d’horreur, le mal s’incarne, dans la vie réelle, dans des types parfaitement quelconques, affables et sans histoire, mais dénués d’émotion et de morale, pour lesquels la cupidité est le seul moteur. Bref, les monstres ont un visage banal.

Yoshii, qui sent se rapprocher une menace invisible, décide de déménager à la campagne avec Akiko. Souhaitant « professionnaliser » ses activités, il engage un jeune assistant qui, lui non plus, n’étouffe pas sous les scrupules. C’est alors que le film bascule dans un autre registre. Brusquement, Yoshii devient la cible d’un complot improbable, constituée de victimes de ses arnaques mais aussi d’individus aux motifs bien plus discutables (Muraoka, jaloux du « succès » de son ancien protégé, largement fantasmé, ou Miyake, un marginal qui vit dans un cyber café et qui est conditionné par la logique punitive d’internet), et même d’un désaxé (son ancien patron Takimoto, symbole d’un monde déchu, qui ne supporte pas qu’un subordonné se soit émancipé de son autorité, et est désormais dans une logique autodestructrice sans retour). Cette brochette de conspirateurs représente une autre dérive de notre merveilleux monde numérique : ces cyber-vigilantes qui utilisent les ressources du net pour passer du lynchage numérique à l’exercice de leur propre justice pour le moins radicale. Leur projet ? Enlever « Ratel » puis le torturer, voire l’immoler, en livestream ! On ne s’étonnera pas que Yoshii restera complètement interdit face à cette brutale confrontation à la réalité, qui renvoie aussi à sa propre culpabilité…

Hélas, ce revirement narratif s’accompagne d’une inflexion stylistique maladroite et trop brusque. Avec l’irruption de l’expédition punitive coïncide en effet celle d’un thriller d’action (longues séquences de poursuite dans la forêt et de fusillade finale) saupoudré d’un humour absurde typiquement japonais. Si l’on sourit parfois à la vue de l’équipe de bras cassés dont le projet rocambolesque est contrarié par l’assistant de Yoshii, qui s’est mué en assassin au visage d’ange, on ne peut que regretter cette tournure mal maîtrisée, qu’on n’avait pas vu venir, ainsi que la légèreté de ton qui désamorce la critique. La conclusion sanglante, qui voit Yoshii prendre cruellement la mesure de ses actes, ne peut sauver l’impression laissée par un film hybride qui négocie mal des virages stylistiques il est vrai assez osés. Kiyoshi Kurosawa nous a habitués à des frontières poreuses entre différents genres, souvent avec succès. Cette fois, le résultat est malheureusement inabouti.

Synopsis : Yoshii est un jeune ouvrier discret qui devient revendeur en ligne pour arrondir ses fins de mois. Opportuniste et ambitieux, il quitte son emploi, s’installe avec sa petite amie à la campagne, et engage un assistant pour développer son activité. Mais ses méthodes commerciales agressives et son mépris des conséquences attirent la colère de clients lésés, d’anciens collègues et de concurrents, qui s’organisent en ligne pour se venger. 

Cloud : Bande-annonce

Cloud : Fiche technique

Titre original : Kuraudo
Réalisateur : Kiyoshi Kurosawa
Scénario : Kiyoshi Kurosawa
Interprétation : Masaki Suda (Ryôsuke Yoshii), Kotone Furukawa (Akiko), Daiken Okudaira (Sano), Yoshiyoshi Arakawa (Takimoto), Masataka Kubota (Muraoka)
Photographie : Yasuyuki Sasaki
Montage : Kôichi Takahashi
Musique : Takuma Watanabe
Producteurs : Atsuyuki Igarashi, Takuya Matsumoto, Masaya Nagayama, Masato Usui et Kazuhiro Ôta
Sociétés de production : Nikkatsu et Tokyo Theatres Company
Durée : 123 min.
Genre : Thriller psychologique
Date de sortie : 04/06/2025
Japon – 2024

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.

Backrooms : Plongée mitigée dans l’étrangeté du liminal

Le YouTubeur Kane Parsons adapte ses célèbres espaces liminaux au cinéma avec une direction artistique soignée et une atmosphère vraiment envoûtante. Dommage qu'un scénario trop bavard et un rythme poussif viennent freiner ce projet d'horreur psychologique pourtant bien plus prometteur qu'effrayant.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.

Le Passage : Sur la corde de l’humanité

Entre thriller haletant et drame humaniste, le premier long"métrage de Brandt Anderson plonge le spectateur au cœur de la crise des réfugiés syriens. "Le Passage" est une œuvre chorale, tendue et bouleversante dont la maitrise narrative ouvre sur une émotion absolue.

En nous : une ode immersive et viscérale dans le travail de création

Premier documentaire de Juliette Binoche, "En nous" est un coup de maître. Né du spectacle de danse créé en 2007 avec Akram Khan, ce film nous immerge dans l'intimité d'un processus artistique tout en ressuscitant la magie de cette œuvre scénique.