Yi Yi : les angles morts de l’existence

25 ans après sa sortie, Yi Yi demeure l’un des sommets du cinéma contemporain. Dernier film d’Edward Yang, il condense avec une précision bouleversante les obsessions d’un auteur qui n’a cessé de scruter les fractures intimes et sociales de Taipei. Une méditation lumineuse sur la vie, ses doutes et ses silences.

En 2000, Yi Yi remportait à Cannes le prix de la mise en scène, consacrant Edward Yang comme l’une des voix majeures du cinéma contemporain. L’accueil fut unanime : on salua un chef-d’œuvre d’une humanité rare, capable d’embrasser la complexité des vies ordinaires avec une justesse presque déconcertante. Ce que l’on ne mesurait pas encore, c’est que ce film deviendrait aussi son chant du cygne. Lorsque Yang s’éteint en 2007, il laisse derrière lui cette fresque ample et mélancolique, à la fois testament et aboutissement de son œuvre : une synthèse de ses obsessions, mais aussi leur prolongement naturel, comme si Yi Yi venait refermer un cycle entamé avec That Day, On the Beach ou Taipei Story.

Le film s’ouvre sur un mariage, symbole a priori de joie et de continuité. Pourtant, très vite, la célébration se fige ; elle devient décor plutôt qu’événement. Yang ne filme pas tant la fête que sa périphérie : les gestes retenus, les regards qui se dérobent, les solitudes qui affleurent sous la convivialité de façade. Ce procédé, déjà présent dans Confusion chez Confucius, révèle la capacité du cinéaste à capter l’essentiel en marge, dans ces interstices où la vie se réinvente ou vacille. Au cœur du récit, une famille se trouve confrontée à des bouleversements intimes : une grand-mère plongée dans le coma, une adolescente déroutée par ses premiers émois, un père tiraillé entre un amour ancien et ses responsabilités, un enfant qui tente de comprendre le monde. Autour d’eux s’étend un Taipei en mutation, comme un miroir déformant de leurs incertitudes — une ville que Yang n’a cessé d’observer, de The Terrorizers à Mahjong, comme le théâtre mouvant d’une modernité mal assimilée.

Yi Yi est un entrelacs de trajectoires, de décisions suspendues, de remords étouffés et de silences éloquents. Une symphonie de gestes minuscules où chaque détail compte. La mise en scène, d’une précision presque musicale, épouse le rythme intérieur des personnages. Plans fixes, cadres à distance, économie de mouvements : la caméra refuse l’emphase et préfère laisser la vie se déployer, respirer, dériver. C’est là que réside la puissance du film : rien n’est démonstratif, tout circule.

Une société en transition

Parmi ces figures, NJ (Wu Nien-Jen) s’impose comme un pôle de gravité. Ingénieur effacé, il semble usé par une existence qui ne lui appartient plus vraiment. Chez Yang, les hommes fatigués, en porte-à-faux avec leurs propres choix, ne sont pas rares — pensons à Chin dans Taipei Story, emporté par un immobilisme fatal. NJ appartient à cette lignée de personnages « tenus », qui avancent sans bruit, lestés par la mélancolie. Sa rencontre avec Sherry, son amour de jeunesse, lors d’un voyage au Japon, ouvre une brèche : un retour vers ce qui aurait pu être, mais aussi une confrontation avec ce qu’il est devenu. À travers lui, Yang interroge la condition adulte, la capacité — ou l’incapacité — à regarder sa vie en face. NJ devient notre guide non parce qu’il maîtrise la situation, mais précisément parce qu’il doute. C’est ce doute qui le rend profondément humain, et qui fait de Yi Yi un film de miroir, où l’on y retrouve nos hésitations, nos aveux différés, nos renoncements.

Au-delà du drame familial, Yi Yi dresse le portrait d’une classe moyenne taïwanaise en pleine transition. Yang avait déjà capté les fissures sociales et identitaires de Taipei dans Mahjong ou The Terrorizers, mais ici la critique est plus feutrée, plus intime. La politique ne s’exprime pas frontalement : elle se diffuse dans les choix de vie, dans la fragilité des liens, dans le désarroi d’une génération prise en étau entre tradition et mondialisation.

Taipei, filmée avec distance, devient un espace où l’on se croise sans se rencontrer, où l’on avance sans toujours comprendre ce vers quoi l’on tend. Min-Min cherche refuge dans la spiritualité, Ting-Ting affronte avec douceur les questionnements de l’adolescence. Chacun invente finalement ses propres stratégies pour affronter un monde trop vaste.

L’enfance comme clairvoyance

Et il y a Yang-Yang, l’enfant qui photographie ce que les autres ne voient pas. Son geste, simple et presque ludique, devient métaphore du cinéma lui-même : rendre visible ce qui échappe au regard. Déjà dans The Terrorizers, Yang questionnait notre rapport à la réalité, aux images, aux fragments de vérité perçus par chacun. Yang-Yang, philosophe en culottes courtes, poursuit cette exploration : il observe, interroge, décante. À travers sa candeur, le film articule sa réflexion la plus universelle : notre regard est toujours incomplet, et l’art existe pour combler les angles morts.

La mise en scène de Yang évoque Ozu pour son calme, Antonioni pour ses distances, mais demeure fondamentalement singulière. L’ellipse y joue un rôle essentiel : le récit avance en creux, par décalages, par respirations. La musique, composée et interprétée par Peng Kai-Li, accompagne ces mouvements sans jamais les surligner. Le montage, d’une grande finesse, relie les fragments de vie avec une douceur inédite. Yi Yi ne cherche pas l’effet : il accompagne, il accueille, il laisse advenir. Sa force tient à cette retenue, à cette confiance absolue dans le spectateur.

En près de trois heures, le film embrasse la vie dans ce qu’elle a de plus quotidien et de plus essentiel : ses doutes, ses replis, ses éclats minuscules. Il écoute ses personnages, les suit jusque dans leurs zones d’ombre, sans jamais les juger. Même un quart de siècle plus tard, Yi Yi bouleverse toujours par sa lucidité tendre, par sa mélancolie lumineuse. Edward Yang, figure majeure de la nouvelle vague taïwanaise aux côtés de Hou Hsiao-Hsien, nous a laissé une œuvre qui continue de nous interroger autant qu’elle nous console. Une œuvre qui nous regarde autant que nous la regardons.

Yi Yi – bande-annonce

Yi Yi – fiche technique

Réalisation, scénario et dialogues : Edward Yang
Interprètes : Wu Nien-Jen, Issei Ogata, Elaine Jin, Kelly Lee, Jonathan Chang, Ke Su-yun, Chen Xi-sheng, Kelly Lee
Photographie : Yang Wei-han
Décors : Peng Kai-Li
Montage : Chen Bo-wen
Son : Du Du-Chih
Musique : Peng Kai-Li
Producteurs : Shinya Kawai, Naoko Tsukeda
Sociétés de production : 1+2 Seisaku Iinkai, Atom Films, Pony Canyon Inc., Omega Project Inc.
Pays de production : Taïwan, Japon
Distribution France : Carlotta Films
Durée : 2h53
Genre : Drame
Date de sortie : 20 septembre 2000
Date de ressortie : 6 août 2025

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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