Les Fantômes : film d’espionnage, de douleur et de résilience

Devenu cinéaste en filmant des paysages à travers le monde pour une banque d’images, Jonathan Millet offre avec Les Fantômes un film tendu, au corps à corps, habité par une histoire de violence et de sagesse, derrière des allures de conte vengeur.

Les Fantômes est le premier long métrage de fiction de Jonathan Millet, également réalisateur de documentaires. Le réalisateur a vécu quelques années en Syrie où il a noué des liens, les images de la guerre lui sont donc parvenues d’abord de témoins directs. Il a vécu l’exil avec eux, en Allemagne d’où est racontée, en partie, l’intrigue des Fantômes. C’est là qu’Hamid est censé être et depuis ce pays qu’il reçoit ses instructions. Or, l’action principale se déroule à Strasbourg, en France donc, où Hamid traque son ancien bourreau de prison syrienne. Sa propre histoire n’est jamais évoquée frontalement mais à travers le son, des entretiens qu’Hamid écoute depuis un enregistreur, ce sont mille autres témoignages glaçants qui nous parviennent et résonnent avec le passé traumatique d’Hamid. A l’image, aucune violence filmée mais tout ce qui est vécu et ressenti par Hamid en découle, la torture est donc palpable, visible sans être montrée. On pense souvent au docu-fiction Mon pire ennemi de Mehran Tamadon qui mettait en scène la torture du régime iranien en la faisant rejouer, sur lui, par ceux et celles l’ayant vécue comme victimes.

« Ma boussole est toujours la même, celle de chercher à saisir des destins individuels singuliers, de raconter l’exil à travers des histoires à taille humaine ». En racontant l’histoire d’Hamid, Jonathan Millet ne fait que ça. Tantôt film de vengeance, on voit Hamid imaginer des scénarios de mort pour son bourreau, tantôt d’espionnage, dans le parc notamment et pendant toute la traque, et surtout de résilience, au cœur de sa relation avec sa mère restée dans un camp au Liban, Les Fantômes est un film saisissant, un grand film bercé d’humanité. Le film raconte la mémoire de la douleur, sa vivacité au présent, mais il laisse la place à la possibilité d’une rencontre, d’une envie de transmettre autre chose que la peine. Bien entendu, il y a l’obsession de justice, les bourreaux se cachant un peu partout pour y échapper. Au-delà cependant, il y a aussi l’envie « d’enterrer les morts et réparer les vivants », même si c’est plus difficile dans un contexte de guerre et d’exil, sans sépulture.

Les Fantômes est avant tout un film d’enquête, minutieuse, vitale, très bien menée autour des cellules secrètes créée de groupes qui « traquent en Europe pendant des mois les criminels de guerre ». On y vit une véritable filature très réaliste, qui rend bien hommage au travail de recherche minutieux effectué par Jonathan Millet (à l’origine, il voulait réaliser un documentaire sur ce sujet). Or, en adoptant le point de vue d’Hamid, dans un récit de fiction, tout prend corps et sens, au-delà du portrait. Car Hamid est autant à la croisée d’une histoire vécue, qu’à celle d’un personnage romanesque aux identités multiples, tues. Hamid est à la croisée de plusieurs destins et il doit faire des choix, c’est un authentique personnage tragique plongé dans une histoire à l’actualité brûlante. Le tout baigné dans une approche très sensorielle, qui rend l’objet cinématographique haletant et passionnant. On en comprend tous les enjeux, toute l’horreur, sans pouvoir s’empêcher d’y croire pour l’avenir d’Hamid. Nous devenons Hamid par les choix de mise en scène : « Le théâtre des opérations du récit, c’est le tourbillon des pensées d’Hamid. Je voulais raconter la Grande Histoire à travers l’intime d’un personnage ». Adam Bessa campe un Hamid habité par des démons, avec beaucoup de force et de pudeur à travers ses interactions avec les autres personnages du film, notamment son bourreau lui-même. Les cellules secrètes de traque de criminels de guerre syriens existent depuis 2015 (pour rappel la guerre en Syrie a commencé en 2011).

*toutes les citations du réalisateur sont issues du dossier de presse du film

Les Fantômes : Bande annonce

Les Fantômes : Fiche technique

Synopsis : Hamid est membre d’une organisation secrète qui traque les criminels de guerre syriens cachés en Europe. Sa quête le mène à Strasbourg sur la piste de son ancien bourreau.

Réalisation : Jonathan Millet
Scénario : Jonathan Millet, Florence Rochat
Interprètes : Adam Bessa, Tawfeek Barhom, Julia Franz Richter
Photographie : Olivier Boonjing
Montage : Laurent Sénéchal
Distribution : Memento
Durée : 1h46
Genre : Drame
Date de sortie : 3 juillet 2024

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Chloé Margueritte
Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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