The Bikeriders de Jeff Nichols : Une revisite bien pensée du film de motards

The Bikeriders : Quand les vrombissements des motos évoquent bien plus qu’une épopée de motards, et racontent l’histoire des individus et d’un groupe.

Synopsis de The Bikeriders : Dans un bar de la ville, Kathy, jeune femme au tempérament bien trempé, croise Benny, qui vient d’intégrer la bande de motards des Vandals, et tombe aussitôt sous son charme. À l’image du pays tout entier, le gang, dirigé par l’énigmatique Johnny, évolue peu à peu… Alors que les motards accueillaient tous ceux qui avaient du mal à trouver leur place dans la société, les Vandals deviennent une bande de voyous sans vergogne. Benny devra alors choisir entre Kathy et sa loyauté envers le gang.

 La chevauchée fantastique

Sept ans se sont écoulés entre Loving, le précédent film de Jeff Nichols, et The Bikeridders. Mais son cinéma n’a pas changé : tourné vers les relations humaines entre des personnes à la marge ou en manque de repère, sociétal, et toujours traversé d’Americana, de culture et de sous-culture américaines.

Nous sommes dans les années 60. Le jeune Danny Lyon, un photographe et cinéaste américain, et motard lui-même à l’époque, s’immerge dans la vie d’un club de motards du Midwest américain, le Chicago Outlaws, dans l’optique, dit-il,  de dresser une image positive (« glorified ») du motard américain et de son « lifestyle ». Il en a sorti un livre , The Bikeriders, à la base de ce film éponyme. Il a étroitement travaillé avec Jeff Nichols pendant tout le processus.

Johnny (Tom Hardy, irréprochable) est le fondateur de ce club, baptisé The Vandals dans le film. Routier, Johnny est un père de famille, en réalié pas si tranquille. Il raconte que l’idée du club a germé en regardant à la télé The Wild One (l’Équipée sauvage) de László Benedek, un film avec Marlon Brando, véritablement à l’extrême amont des films de motards. Un véritable hommage, puisqu’on en voit un extrait dans The Bikeriders, et que Jeff Nichols nomme ses protagonistes des mêmes prénoms que dans l’Équipée sauvage.  D’aucuns estiment que le film flirte avec la nostalgie, voire n’apporte rien de nouveau, et pourtant le cinéaste nous livre ici un film vraiment singulier et très beau, différent mais totalement cohérent avec son travail.

De fait, ces bikeriders, sans que Nichols n’en fasse lui aussi l’apologie, sont plutôt romantiques à leurs  débuts, donnant à voir une vie idéale, passant leur existence à des riens, le plus souvent dans le cadre de pique-niques à la bière, et de ballades en moto. La vie est alors insouciante, belle ; l’indépendance et la liberté sont les maîtres-mots. Cette nonchalance laisse le temps au cinéaste de mettre plutôt en avant les relations entre les hommes. Des plus anodines, car le film n’est pas dénué d’humour,  aux plus sérieuses. Le cinéma de l’Américain a souvent été basé sur des relations masculines complexes, voire toxiques. Les grandes scènes de chevauchée, magnifiques par ailleurs, sont moins là pour faire vroum-vroum que pour montrer la dynamique d’un groupe, la puissance d’un sentiment d’appartenance, d’identification, de repères. Quand petit à petit, le Club devient un gang de hors-la-loi, suite à l’arrivée de nouveaux entrants bien plus jeunes, là encore Jeff Nichols ne se contente pas de scènes de violence gratuite , mais les inscrit dans son contexte, sans jamais les justifier : famille pauvre, violente, ou encore retour traumatique du Vietnam.

La narration est centrée sur trois personnages. Benny, le personnage interprété par Austin Butler en est le point focal. Taciturne (l’acteur n’a pratiquement pas de lignes de dialogue, mais développe un jeu fascinant fait de regards et diverses moues jamais poseuses, bien plus intéressant que dans Elvis selon nous), il est très dépendant du club, littéralement prêt à mourir pour lui, comme dans la scène d’ouverture, tout en étant libre. Il refuse de porter sur ses épaules l’amour de Kathy (Jodie Comer, également excellente), qu’il épouse pourtant très rapidement, ou la volonté de Johnny  de lui transmettre un club qui lui échappe de plus en plus. Dans un scénario par ailleurs fidèle au livre de Danny Lyon, cette relation à trois est la plus fictionnalisée, où Benny se fait tirailler par l’une qui veut sa survie en voulant l’éloigner d’un club dangereux, et par l’autre, qui propose une vie pleine de risques (le chef du club peut être challengé par n’importe qui, à coups de poing ou de couteau), et où Benny lui-même est partagé entre son désir de liberté et son amour à la fois pour Kathy et pour Johnny, une figure paternelle évidente. Ce ménage à trois d’un genre particulier est le fil d’ariane du film.

La forme choisie (fidèle au livre de Lyon) est à base d’interviews de Kathy, racontant le quotidien des Vandals à Danny Lyon (Mike Faist), suivis des scènes ad hoc en flashbacks, une ponctuation qui fluidifie étonnamment le récit. Globalement, l’esthétique de The Bikeriders est somptueuse. Adam Stone, le chef opérateur attitré de Jeff Nichols filme en cinémascope sur pellicule Kodak, et le rendu est à la hauteur : une image d’autant plus naturaliste que les éclairages choisis sont le plus souvent simplissimes, apportant cette sensation d’immersion du spectateur dans le monde de ces bikers.

Jeff Nichols n’a pas son équivalent pour installer cette ambiance si particulière, immersive, légèrement surannée dans le bon sens du terme. Film après film, il tisse une œuvre capitale, et nous livre ici un très beau film de motards qui ne ressemble à aucun film de motards. Et c’est tant mieux !

The Bikeriders – Bande annonce 

The Bikeriders – Fiche technique

Titre original : The Bikeriders
Réalisateur : Jeff Nichols
Scenario : Jeff Nichols, d’après le livre éponyme de Danny Lyon
Interprétation : Jodie Comer (Kathy), Austin Butler (Benny), Tom Hardy (Johnny), Michael Shannon (Zipco), Mike Faist (Danny), Boyd Holbrook (Cal), Norman Reedus (Funny Sonny), Damon Herriman (Brucie), Beau Knapp (Wahoo), Emory Cohen (Cockroach), Karl Glusman (Corky)
Photographie : Adam Stone
Montage : Julie Monroe
Musique : David Wingo
Producteurs : Sarah Green , Brian Kavanaugh-Jones, Arnon Milchan, Coproducteurs : Kierke Panisnick, Donald Sparks
Maisons de production : Focus Features, Regency Enterprises, New Regency Productions, Tri-State Pictures, 20th Century Studios (France)
Distribution : Universal Picture International
Durée : 116 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 19 Juin 2024
Etats-Unis – 2024

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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