Memory : un Michel Franco apaisé, mais pas mièvre

Et si Michel Franco n’était pas le misanthrope qu’on veut nous faire croire ? Memory, un film délicat sur la mémoire, l’identité et l’amour, montre qu’il sait aussi être empathique, sans tomber dans la banalité.

Synopsis Sylvia mène une vie simple, structurée par sa fille, son travail et ses réunions des AA (alcooliques anonymes). Pourtant, ses retrouvailles avec Saul bouleversent leurs existences, réveillant des souvenirs douloureux que chacun avait enfouis jusque-là.

Remember

Huit films déjà pour Michel Franco, le réalisateur de Memory. En 15 ans, le Mexicain lui-même évolue comme une œuvre sous nos yeux. D’une misanthropie il faut avouer  assez aigüe (Ana y Daniel, Después de Lucia), il passe progressivement, de film un film, vers un univers plus empreint d’empathie. Pour autant, les marqueurs de son œuvre subsistent, et s’adaptent à tous les environnements que le cinéaste crée : il s’agit en général d’une dénonciation du pouvoir de nuisance, de celui qui détient l’autorité politique, morale, paternelle ou autre, dans le cadre d’une manifestation plus ou moins forte de violences dérangeantes, physiques ou morales. Encore très vivace par exemple dans le tumultueux Nouvel Ordre, cet état sombre de son cinéma est atténué dans ses plus récents films, le très poignant Sundown, ou encore ce Memory, un film tourné à NYC avec des acteurs américains.

Sylvia (Jessica Chastain), mère célibataire et modeste travailleuse sociale dans une institution du Queens pour déficients mentaux, est une femme tourmentée qui s’enferme à triple tour dans son appartement, de jour comme de nuit. Enfermée en elle-même. On la rencontre pour la première fois à une réunion des AA, en compagnie de sa fille Anna (Brooke Timber). Une réunion-anniversaire de plus de dix ans de sobriété, qu’elle prend toujours autant à cœur, comme si le mal n’était jamais bien loin, comme si la confiance en elle n’est pas encore acquise. Accompagnée de sa sœur cadette Olivia (Merritt Wever), elle se rend à une soirée de leur lycée où elle s’ennuie prodigieusement. Franco étant Franco, un climat inquiétant règne dès le début du métrage, lorsque Saul (Peter Sarsgaard) fond brutalement sur Sylvia, un sourire inquiétant aux lèvres, puis se met à la suivre quand elle quitte précipitamment la soirée, mais se retrouve immobile et vulnérable au petit matin.

L’épisode révèle l’intranquillité de Sylvia. Elle passe la nuit à le guetter en bas de chez elle. Assez vite, on comprendra qu’elle est la victime d’un traumatisme encore douloureux que la vue de Saul a suffi à exacerber. Elle l’associe même brièvement à des abus qu’elle a subis. De même, on découvre que Saul est atteint d’une démence précoce sous la forme d’une perte de sa mémoire immédiate. Isaac (Josh Charles), le frère et tuteur de Saul embauche Sylvia comme « garde malade ». Memory, comme son titre l’indique, est la rencontre de ces deux personnes, l’une qui n’arrive pas à oublier, l’autre qui n’arrive pas à se souvenir.

Ce film, intimiste comme souvent pour Michel Franco, est l’histoire d’un amour naissant, bien que plombé par de noirs secrets et par les écueils liés à leur situation. Le cinéaste fait poindre un soleil, un espoir, dans une relation vouée littéralement à la dégénérescence. Ce qui fait la beauté de Memory, c’est le questionnement sur l’identité quand on perd la mémoire : de quoi est fait un amour quand on oublie tout, quand rien ne s’empile dans la mémoire pour créer une histoire. C’est également le réapprentissage de l’abandon de soi pour Sylvia. Un chemin difficile, surtout quand les deux familles s’y opposent pour de plus ou moins nobles raisons.

Memory montre combien Michel Franco, avec peu de moyens, arrive à nous accrocher, à l’instar de ce moment d’anxiété maximale pour le spectateur, lorsque, revenant des toilettes, Saul hésite une fraction de seconde entre deux portes. Laquelle passer entre celle de la jeune Anna ou celle de Sylvia… ? Une musique, un regard, un sourire, un rien fait passer l’émotion extrême dans les moments merveilleux, comme dans les scènes plus terribles. Après un film haut en couleurs comme Nouvel Ordre ou bouleversant comme Chronic, ce dernier métrage peut apparaître mineur, mais il n’en est rien. C’est un film d’une grande finesse dans la construction, qui montre par ailleurs que Michel Franco n’est pas le misanthrope par nature qu’on veut nous faire croire, mais un cinéaste curieux qui peut passer d’un sujet à l’autre, d’une émotion à l’autre, sans jamais se renier.

Memory – Bande annonce

Memory – Fiche technique

Titre original : Michel Franco
Réalisateur : Christophe Honoré
Scenario : Christophe Honoré
Interprétation : Jessica Chastain (Sylvia),  Peter Sarsgaard (Saul), Brooke Timber (Anna), Elsie Fisher (Sara),  Merritt Wever (Olivia), Josh Charles (Isaac), Jessica Harper (Samantha)
Photographie : Yves Cape
Montage : Óscar Figueroa, Michel Franco
Producteurs : Michel Franco, Alex Orlovsky, Eréndira Núñez Larios, Coproducteurs : Victoria Franco, Olmo Schnabel
Maisons de production : High Frequency Entertainment, Teorema, Case Study Films, MUBI, Screen Capital, The Match Factory
Distribution (France) : Metropolitan Filmexport
Durée : 1h40
Genre : Drame
Date de sortie : 28 Mai 2024
Mexique . Etats-Unis – 2024

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4

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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