L’affaire Judith Godrèche : Le dard des femmes, le glas des hommes et le cas de la fille de 15 ans

Par une ironie des destins qui n’aurait pas déplu à Jacques Lacan, Judith Godrèche, naguère enfant-muse filmée par Benoît Jacquot (lui-même filmeur de Lacan), devient la psychanalyste émancipatrice de celles qui sous emprise ont vu leur consentement manipulé et leur volonté dépossédée de son libre arbitre. Avec Godrèche, la fille de 15 ans à la volonté abolie sous le joug d’un homme, accède au statut de cas historique d’investigation et de diagnostic de soi rejoignant une clinique contemporaine de désaliénation et de démystification des volontés abusées.

Des femmes dénoncent aujourd’hui ce qu’elles n’ont pu signaler à 15 ans, nous sommes tenus d’interroger cette démarche et le dispositif de la volonté qui l’anime.

Une femme notamment se penche sur son passé et l’assigne à comparaitre. Une femme décide de rompre le silence qu’elle avait tenu depuis plus d’une décennie et de se cliver de la personne qu’elle était à 14 ans jugeant des actes dont elle fut a priori partie prenante sans son consentement.

Nous sommes tenus d’analyser le sursaut et la prise de conscience majeure, c’est-à-dire le travail d’une volonté adulte avec ses clivages internes, ses ruptures et dissociations. Cette responsabilité nous oblige. C’est l’exercice décisif pour quitter la tutelle de l’enfance, reprendre possession de soi, de sa vie et devenir autonome.

Qui n’a jamais fait cette expérience freudienne par excellence de ne pas se reconnaitre dans un miroir, qui n’a jamais fait l’expérience à 50 ans de se sentir radicalement étranger à la personne qu’il était à 20 ans comme si nous vivions -selon les âges de nos existences- avec des autres plus lointains que familiers.

Freud a théorisé à maintes reprises cette idée légitime et compréhensible de l’inquiétante étrangeté fondée sur le concept provocateur et difficile d’un moi divisé, en guerre contre lui-même, tiraillé entre les pulsions contradictoires d’un ça dévorant et d’un surmoi castrateur. Bref, non seulement, nos « je sont des autres » mais de surcroît il ne sont pas « maîtres en leur logis ».

Ce clivage au cœur de l’appareil psychique prend avec l’Icon of French Cinema Judith Godrèche une actualité virulente et vivace.

Rappelons les faits. Judith Godrèche écrit à 14 ans un scénario qu’elle propose au réalisateur reconnu Benoît Jacquot. Il la fait tourner dans la Désenchantée. Godrèche et Jacquot alors âgé de 40 ans vivent aux yeux de tous et sans que cela ne choque personne une « histoire d’amour ». Dû moins est-ce ainsi que leur relation est qualifiée dans les années 90, Godrèche devenant dans la foulée la muse d’un certain cinéma d’auteur. Partie vivre à Los Angeles, faire des enfants et poursuivre différemment sa carriere, l’actrice revient ces jours-ci autrice et réalisatrice de son autobiographie dans une mini-série intitulée avec autodérision et panache Icon of French Cinema. Elle y met en abyme avec loufoquerie et gravité sa propre adolescence sous emprise. Mais elle ne dénonce pas ni n’accuse .

Loin d’être un réquisitoire, la série est lumineuse, sincère, captivante par les réminiscences qu’elle induit lorsqu’on découvre les scènes où la jeune comédienne (qui joue Godrèche à 15 ans) est littéralement subjuguée par le réalisateur-double de Jacquot( incarné avec une subtilité ombrageuse et intranquille par Loïc Corbery). Ces scènes sont un électrochoc tendant au spectateur le miroir de ce qu’est le leurre d’un vouloir pour une fille de 15 ans. Croire que l’on veut et être en vérité dépossédé de son vouloir. La fille de 15 ans dit à Judith Godrèche : -tu l’as vécu comme si tu l’avais voulu ! Mystification et duperie ici du processus d’emprise et de harcèlement psychique : laisser la volonté croire qu’elle est encore libre, plénipotentiaire. Laisser la volonté fantasmer une maîtrise !

Jusque là tout passait par la mise en scène, l’image valait déjà disqualification ou en tout cas puissante mise en doute de ce qui fut appelé histoire d’amour entre Jacquot et Godrèche.

Or après visionnage d’un documentaire filmé en 2011 par Gerard Miller interrogeant Jacquot sur ses pratiques transgressives avec ses jeunes amoureuses et actrices, Godrèche décide d’accuser.

L’actrice est sidérée des propos de Jacquot affirmant face caméra son désir de transgression et ajoutant : « -oui ce que nous faisions à l’époque n’était pas permis, je crois. Une femme comme elle, cette Judith qui avait en effet 15 ans et moi 40, en principe je n’avais pas le droit. Mais ça elle en avait rien à foutre, çà l’excitait beaucoup, je dirais »

Ce sont ces phrases prêtées par Jacquot à la fille de 15 ans qui ont provoqué le changement de registre et la vague médiatique qui entourent maintenant l’actrice.

De là un volte face stupéfiant. -Non une fille de 15 ans n’est pas excitée ni séduite, déclare Judith publiquement en réponse à Jacquot. « Elle est manipulée et abusée. » Sa volonté est mue par des mouches, dirait Montaigne.

De fait se croire détentrice d’un consentement ou d’un discernement n’est-il pas inhérent au travail de sape de la volonté à l’oeuvre dans l’abus d’autorité ? L’emprise est un attentat sur la volonté.

Judith Godrèche par la médiation d’une psychanalyse presqu’en direct décide donc de ne plus se taire. Pour toutes les filles de 15 ans à venir. Pour sa fille. Pour ne plus refouler. Pour vivre droite, en adéquation avec une enfance retrouvée. Pour que le cas de cette Judith soit trace et fasse virage dans nos consciences.

Il demeure deux questions. La femme de 51 ans qu’est aujourd’hui Godrèche n’est-elle pas une fois de plus la proie d’un abus tyrannique exerçé par les réseaux sociaux et l’inconscient judiciaire du wokisme ? N’y a-t-il pas ici manipulation suprémaciste de tout un courant de mœurs version avatar post Metoo visant à néantiser et abolir les hommes?

En second lieu, quid du statut de muse dans ce monde où les mentors sont surtout ici des menteurs et ont juridiquement tort. Il serait bien sûr intéressant de se demander ce qu’aurait été le destin d’actrice de Judith Godrèche si elle n’avait été « cette muse », cette fille de 15 ans à la volonté abolie sous le joug d’un homme.

Combien d’actrices cherchent la rencontre avec la personne (homme ou femme) qui les révélera. Combien ne la rencontrent jamais et vivent cet anonymat infâme de l’actrice non désirée, non reconnue, jamais advenue.

Ne suspectez pas ici qu’il faille en passer par une relation de domination pour advenir et franchir la scène. Non.

Ce qu’a vécu Godrèche résonne. Nous sommes beaucoup à l’avoir expérimenté à 15 ans, 25 ans, 35 ans. Nous nous sentions émancipées, libres, nous voulions naitre à nous-même sous le regard d’un autre, nous pensions aimer, nous délirions. Nous nous sentions uniques tout à coup, sujets de l’amour absolu d’un seul, nous étions une meute, objets du système maniaque d’un abuseur. Notre volonté se croyait pleinement maitre, notre lucidité revendiquait son libre-arbitre. Nous ne savions pas qu’elle était attaquée en son centre vital. Retournée. Vampirisée.

Nous accordions notre confiance et dévotion comme si nous le voulions. C’est cette falsification et duperie opérée par la volonté sur elle-même que ce cas Judith révèle. Ne plus vouloir ce que l’on croit avoir voulu est dorénavant non seulement entendable, dicible sans honte, faisable mais legs pour une civilisation en quête de réparations et de révolutions.

L’avenir précède bien le passé. Les icônes sont ce que l’avenir en fera. Le passé ne sera jamais plus ce qu’il parait. La psychanalyse existentielle est plus qu’actuelle, virulente. Sartre est bien vivant. Lacan, filmé en 1974 par ledit Benoît Jacquot, peut renaître et écrire son cas Judith. La boucle est enfin bouclée.

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