Dream Scenario : les gifs de la nuit

La frustration chronique est désormais une réalité pour le commun des mortels, surtout à l’ère d’Internet, un espace où les vérités se forment et se déforment sans raison. Dream Scenario est teinté de cette problématique, où un monsieur tout-le-monde est soudainement propulsé dans les fantasmes et les cauchemars de son entourage et au-delà. Une comédie satirique truculente ! Pas la plus aiguisée, mais portée par un Nicolas Cage possédé.

Synopsis : Paul Matthews, un banal professeur, voit sa vie bouleversée lorsqu’il commence à apparaître dans les rêves de millions de personnes. Paul devient alors une sorte de phénomène médiatique, mais sa toute nouvelle célébrité va rapidement prendre une tournure inattendue…

Kristoffer Borgli nous donne assez de matières pour débattre autour d’un excès d’attention, l’antithèse de son film précédent, Sick of Myself. Pourtant, on lui attribuerait bien le même titre pour d’autres raisons. Le point de départ se situe dans un fait divers, devenu un phénomène d’actualité. Identifié et nommé plus tard comme la cancel culture, le cinéaste revient sur l’épisode médiatique qui a entraîné une vague de hashtags incendiaires sur les réseaux sociaux. Le cas d’un enseignant en éthologie à l’université qui a dû renoncer à son poste cache bien des surprises. Mais l’idée n’est pas d’en faire un biopic factuel, mais d’en transcrire le commentaire le plus cynique sur la société connectée actuelle.

Rêver sa vie…

Gare à ce que l’on désire, car le souhait de Paul Matthews va bel et bien se réaliser. Ne rêvant que de reconnaissance et qu’on le publie avant que ses idées ne finissent par être plagiées, c’est ironiquement dans le rêve d’autres personnes qu’il apparaît, sans que l’on trouve d’explications scientifiques à ce phénomène. Reste qu’il est intimement connecté à de nombreux adorateurs dans leur sommeil. Étudiants, ex-copine et autres amis perdus de longue date, de parfaits inconnus et sa propre fille cadette. Tous sont soumis à la passivité de Paul dans leurs rêves assez incongrus et portés par une certaine violence. Chacun idéalise alors son propre Paul, de passage dans des rêves où il va peu à peu passer à l’action, pour le meilleur et pour le pire.

Nicolas Cage enfile donc le masque d’un père de famille, tout à fait anonyme, mais cela reste compliqué de ne pas observer un miroir symbolique quant à sa cote de popularité. Devenu un même viral et ambulant sur les réseaux sociaux, du fait de ses nombreuses interprétations explosives à l’écran, le comédien et son personnage semblent bien engagés pour prendre leur revanche sur celles et ceux qui ont longtemps ignoré ses compétences. Armé de ses mimiques légendaires et d’un premier degré ravageur, Borgli tire de sa prestation une comédie noire assez hilarante par moment. Sous ses airs de fable hautement pessimiste, il nous est permis de rire aux décalages comiques générés par les blagues pas drôles de ce cher Paul. De quoi gonfler son anxiété au maximum dans une première partie réussie, car les maladresses du personnage viennent nourrir son incapacité à prendre conscience de l’effet domino qu’il a initié.

…vivre ses cauchemars

Le dormeur doit se réveiller, comme disait un certain prophète et la tâche s’annonce compliquée pour celui qui est rapidement comparé au fantôme nocturne d’Elm Street, Freddy Krueger, qui torture et assassine ces mêmes personnes qui l’ont déjà croisé au pays de Morphée. L’occasion de détourner les codes de l’horreur, bien connus des internautes. S’ajoute à cela une collaboration avec une marque de boisson qui tourne mal, en référence à la docu-fiction du cinéaste norvégien, Drib. Malgré une considération tardive, elle n’appartient plus à Paul, car l’image qu’il renvoie au pays des songes est devenue une malédiction dans le cauchemar qu’il vit éveillé. La désolidarisation de son entourage est aussi brusque et violente que les différentes mises à mort appliquées par la projection de Paul. Il est d’ailleurs assez frustrant de ne pas discuter davantage la réception de ces visions morbides, car la seconde partie de l’intrigue s’échine à enterrer le protagoniste sous une avalanche de haine, une étude souvent effleurée et rarement disséquée.

Il s’agit également d’un sous-texte grinçant sur le bonheur manqué, celui que l’on ne voit pas au quotidien. Pensez à La vie est belle de Frank Capra, qui n’est pas sans rappeler le mauvais rêve du personnage de Cage dans Family Man, une déclinaison du célèbre film de Noël. Mais ce sera un aller simple pour ce père de famille désaxé, incapable de satisfaire les pulsions d’une idole ou de garder le contrôle sur ses étudiants. Les lois de l’imaginaire sont plus fortes que lui et il l’apprend à ses dépens, jusqu’à ce qu’il craque pour de bon. En témoigne cette vidéo qu’il tourne en solitaire, tel un influenceur qui cherche à se racheter une conduite. Mais encore une fois, Paul n’a rien fait et Paul n’a pas grand-chose à se reprocher, si ce n’est un profond sentiment de lâcheté qui le poursuit et qu’il distribue sans le vouloir à sa femme Janet (Julianne Nicholson), perdant à la fois sa raison et sa maison.

Il a fallu les soutiens précieux de A24 et d’Ari Aster comme producteurs pour réaliser le premier rêve tourmenté de Kristoffer Borgli à Hollywood, malgré des similitudes avec le cinéma cérébral de Spike Jonze (Dans la peau de John Malkovich, Adaptation, Her). Avec un comédien à la trajectoire en dents de scie, ce rôle était forcément taillé sur-mesure pour Nicolas Cage, qui affine son jeu comme pour demander l’approbation de son public. L’ascension et la chute seront les deux seuls chapitres de son histoire, de son dream scenario. On n’avait pas vu le comédien aussi poignant émotionnellement depuis Pig, comme quoi le rôle d’outsider qui intériorise sa détresse lui va comme un gant.

Bande-annonce : Dream Scenario

Fiche technique : Dream Scenario

Réalisation et Scénario : Kristoffer Borgli
Directeur de la photographie : Benjamin Loeb
Cheffe décorateur : Zosia Mackenzie
Montage : Kristoffer Borgli
Musique originale : Owen Pallett
Costumes : Natalie Bronfman
Directeur de casting : Ellen Lewis
Producteurs : Lars Knudsen, Ari Aster, Tyler Campellone, Jacob Jaffke, Nicolas Cage
Production : A24, Square Peg TV
Pays de production : Etats-Unis
Distribution France : Metropolitan FilmExport
Durée : 1h41
Genre : Comédie, Fantastique
Date de sortie : 27 décembre 2023

Dream Scenario : les gifs de la nuit
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Festival

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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