Dumb Money, de Craig Gillespie : Chronique jubilatoire sur les loulous de Wall Street

Tiré d’une réalité relativement récente, Dumb Money de Craig Gillespie est un film aussi feel good que le précédent de son réalisateur, I, Tonya. Ce film prend parti des sans-grades dans leur tentative de déboulonner Wall Street, pour avoir eux aussi leur part du gâteau. Hilarant, mais édifiant !

Synopsis :  L’incroyable histoire vraie d’un homme ordinaire et de ses followers qui ont ébranlé Wall Street en misant sur GameStop, une entreprise à laquelle personne ne croyait. En engageant toutes ses économies sur un pari fou, Keith Gill et ceux qui décident de le suivre, vont gagner beaucoup, beaucoup d’argent : Wall Street a ses nouveaux loups.

L’arroseur arrosé

Systématiquement comparé à l’oscarisé The Big Short d’Adam Mc Kay, Dumb Money n’est pourtant en rien son clone. L’esprit délibérément potache du film est totalement acceptable car, contrairement à sa « référence », où des milliers d’américains ont perdu leur toit suite à des montages financiers extrêmement trompeurs, et où des milliers d’entreprises ont fait faillite à travers le monde, le petit peuple est ici vainqueur dans le bras de fer contre Wall Street et ses traders qui font la pluie et le beau temps non seulement dans le monde de la finance, mais également dans la société, qui subit plus ou moins durement les impacts de leur spéculation financière.

Si The Big Short a donc, quelques années après l’événement, mis en scène les turpitudes des financiers véreux autour des célèbres subprimes qui ont précipité la terre entière dans ce marasme presque sans précédent, Dumb Money joue sur un registre contraire. En plein Covid19, fin 2020 et début 2021, l’analyste financier Keith Gill (Paul Dano, excellent comme à son habitude), du fin fond de son Massachussetts natal, crée l’événement en « spielant » (- spiel = pari – c’est ainsi qu’on parle dans les milieux financiers) contre Wall Street sur le modeste titre du GameStop, une entreprise spécialisée dans la distribution de jeux vidéo et de matériel électronique. A la suite d’un changement de dirigeants, et compte tenu du sévère confinement, cette dernière a connu quelques soubresauts qui ont conduit investisseurs institutionnels et autres hedgefunds milliardaires à prendre des positions anticipant la baisse du cours des actions. Keith Gill, de son côté, pense le contraire, pense que les nouveaux dirigeants pourraient amener Gamestop à une reprise pour prendre la position inverse, et met l’intégralité des économies de la famille dans cette position. Le problème est que les investisseurs de Wall Street jouent avec de l’argent qu’ils n’ont pas, ce qui les a amenés vers des difficultés théoriquement insurmontables.

Le film est à deux entrées. La plus évidente bien sûr, c’est cette sorte de pied de nez fait à Wall Street et ses caciques par les « Dumb Money » du titre, un méchant sobriquet donné par lesdits caciques aux particuliers qui osent se frotter aux produits financiers complexes de Wall Street. Sur un mode jubilatoire, avec des personnages hauts en couleur, le réalisateur et ses scénaristes prennent ouvertement le parti des sans grades, les petites infirmières, les petits vendeurs de chez Gamestop eux-mêmes, les étudiantes endettées à plus de 100 000 dollars , tout ce petit peuple qui se range derrière leur gourou financier Keith Gill ou Roaring Kitty (l’homme est amateur de tee-shirts illustrés de chats de toutes sortes, et porteur d’un bandana rouge qui lui donne l’air d’un révolutionnaire -très peu offensif-), imitant ses moindres actions dans l’espoir non pas de devenir riches, mais juste d’être moins pauvres. 

Et de gourou il s’agit, puisque Keith Gill est un investisseur médiatique, un influenceur pourrait-on dire. Tous les soirs, après un speech un peu confus, Keith publie le bilan financier de ses investissements sur Youtube et surtout sur la plateforme de discussion Reddit, section finances. Et c’est ici que le film diverge grandement de The Big Short, car son autre grande affaire c’est l’influence des médias, et plus particulièrement des réseaux sociaux. Sans ces derniers, rien ne serait arrivé, Keith Gill aurait continué son chemin seul, sans l’effet multiplicateur de la foule de ses followers qui ont acheté en masse les actions de GameStop, et ses 53000€ investis au pire se seraient envolés en fumée si le titre avait continué de s’enfoncer, et dans le meilleur des cas n’aurait jamais atteint le pic virtuel de 47 millions de dollars fin Janvier  2021. Le film montre la capacité presque dangereuse des réseaux à faire et à défaire les rois, même si dans le cas présent ça semble être pour la bonne cause.

Dumb Money n’a pas réinventé l’eau chaude, et c’est ce que semblent lui reprocher ses détracteurs. S’intéresser à ces deux thématiques, c’est comme enfoncer des portes ouvertes, mais comme toujours dans le cinéma, l’art et la manière sont aussi, si ce n’est plus importantes que les thématiques. Craig Gillespie, aussi réalisateur du très bon film I, Tonya, a su rendre un sujet plutôt aride compréhensible par le novice, dans le cadre d’une bonne humeur générale et d’un humour de bonne facture. Paul Dano est égal à lui-même jouant toujours comme en sourdine et pourtant dégageant une forte présence. Pete Davidson (The King of Staten Island) est hilarant dans son rôle de frère aimant un peu à l’Ouest, chacun gérant comme il peut la mort récente de leur sœur Sarah. Seth Rogen est impeccable dans le rôle de l’investisseur milliardaire capricieux et arrogant Gabe Plotkin, l’un de ceux qui ont perdu gros dans l’affaire GameStop. Le reste du casting est excellent. La bande-son très bonne est très présente, mixant une composition originale emmenée par Will Bates avec des morceaux des années Covid sélectionnées par Susan Jacobs, allant du Wap de Cardi B au Savage de Megan Thee Stallion, des morceaux symboliques des années 2020/2021, mais également des hits comme Seven Nation Army des White Stripes.

Sans rien bouleverser, Dumb Money est un film drôle et édifiant qui se laisse regarder avec beaucoup de plaisir. Sur fond de problématiques financières complexes, c’est, in fine, un feel good movie, nécessaire en ces temps bien moroses.

Dumb Money – Bande annonce

Dumb Money – Fiche technique

Titre original : Dumb Money
Réalisateur : Craig Gillespie
Scenario : Lauren Schuker Blum & Rebecca Angelo, sur la base du livre de Ben Mezrich :  « The Antisocial Network »
Interprétation : Paul Dano (Keith Gill), Pete Davidson (Kevin Gill), Vincent D’Onofrio (Steve Cohen), America Ferrera (Jenny), Myha’la Herrold (Riri), Nick Offerman (Ken Griffin), Anthony Ramos (Marcos Garcia), Seth Rogen (Gabe Plotkin), Talia Ryder (Harmony Williams), Sebastian Stan (Vlad Tenev), Shailene Woodley (Caroline Gill)
Photographie : Nicolas Karakatsanis
Montage Kirk Baxter
Musique : Will Bates
Producteurs : Craig Gillespie, Aaron Ryder, Teddy Schwarzman, Co-producteur : Johnny Pariseau
Maisons de production : Black Bear, Columbia Pictures, Ryder Picture Company, Sony Pictures Entertainment (SPE), Stage 6 Films
Distribution (France) : Metropolitan Film Export
Durée : 105 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 29 Novembre 2023
Etats-Unis– 2023

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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