Perfect Days : Il faut imaginer Sisyphe malheureux

Wim Wenders filme le quotidien répétitif d’un nettoyeur de toilettes à Tokyo, qui se dévoile sans accroche précise au réel. Le réalisateur revisite le mythe de Sisyphe, condamnant malheureusement le spectateur à une absence d’explication claire. Entre la détresse et la solitude, le personnage d’Hirayama trouve un semblant de réconfort dans la musique, tandis que le film oscille entre la poésie de l’absurde et un réel jamais totalement convoqué, laissant le spectateur suspendu dans l’écho de ce conte moderne.

Synopsis : Hirayama, un quadragénaire vivant seul à Tokyo, est employé pour nettoyer les toilettes de la capitale japonaise. Les jours se répètent dans son quotidien banal, on pourrait croire au premier abord qu’il en tire une certaine satisfaction.

Cela faisait depuis 2018, avec le documentaire Le pape François : Un homme de parole, et 2017, avec la fiction Submergence, que le réalisateur allemand n’avait pas proposé d’œuvre cinématographique. En cette année 2023, ce ne sont pas un, mais deux films qui sortent en salle : le documentaire Anselm et la fiction Perfect Days. Dans ce dernier long-métrage, Win Wenders renoue avec ses plus vieilles marottes, le mutisme et les plans de paysages qui nous rappellent Paris, Texas. Le rapprochement n’est pas seulement dans les sujets traités, il est aussi cinématographique. La mise en scène nous évoque réellement le film de 1984. En réutilisant un héros qui ne s’exprime que très peu, voire encore plus muet que Travis, le réalisateur déplace l’attention du spectateur non sur ce qu’il dit mais sur ses actions. Si on ne l’entend pas exister, il faudra porter une attention toute particulière à ses mouvements pour tenter, ne serait-ce qu’une légère compréhension d’Hirayama. Son personnage est au cœur du film, et les intentions du réalisateur sont claires : observer son personnage agir, le voir travailler.

Le film, d’une durée de deux heures et cinq minutes, se focalise principalement sur le quotidien d’Hirayama en tant que nettoyeur de toilettes à Tokyo. La mise en scène exploite l’aspect répétitif, où les mêmes scènes et plans se reproduisent. On se retrouve presque dans une boucle temporelle à la manière d’Un jour sans fin (Harold Ramis, 1993). Les mêmes toilettes nettoyées jour après jour, la même pause déjeuner, le même trajet en vélo vers les bains publics… Le film est ponctué, çà et là, par des personnages qui font irruption dans son quotidien. Bien que leur impact soit minime, ils servent à ajouter des réactions comportementales du héros, permettant au spectateur d’en apprendre davantage sur lui. Cependant, rien ne peut interrompre la machine au travail, elle repart toujours aux aurores.

Sisyphe se ment-il ?

Le lien avec le mythe de Sisyphe d’Albert Camus est omniprésent tout au long du film, jusqu’à ce que le long-métrage assume pleinement, allant jusqu’à nommer l‘Absurde. Comme notre personnage, le mythe, qui donnera son nom à l’essai philosophique de 1942, trouve sa raison d’être dans le travail. Condamné à rouler sa pierre jusqu’au sommet d’une colline, seulement pour la voir redescendre le soir, Sisyphe doit la remonter chaque jour pour l’éternité. Win Wenders propose ainsi une relecture à la fois moderne, mais, il faut le dire, teintée de sa propre interprétation du mythe de l’auteur français.

Rien dans le long-métrage n’explique véritablement pourquoi Hirayama est contraint à cette tâche quotidienne. Le réalisateur, en tant que puissance créatrice, semble être celui qui condamne son personnage à la souffrance. Homme de lettres, avec une sœur fortunée, probablement issu d’une famille aisée du Japon, le personnage semble s’auto-condamner à son labeur. Alors que pour Sisyphe, le châtiment venait des dieux pour avoir osé les défier. C’est pourquoi Camus suggère d’imaginer Sisyphe heureux, trouvant son bonheur dans l’accomplissement de ses actions plutôt que dans le sens qu’il y met parce qu’il y est condamné. La perspective d’un auto-condamnement du personnage aurait pu être enrichissante, mais le film offre tellement peu d’éléments que nous risquerions déjà de tomber dans une surinterprétation.

Dans le film, Win Wenders n’explicite pas la condamnation ni ne fournit de raison apparente. Qu’il s’agisse d’une critique du capitalisme ou du déclassement social, aucune voie spécifique n’est privilégiée. L’idée d’un fatalisme ou d’une force oppressante maintenant le personnage dans cette vie demeure abstraite, en contraste avec des films tels que A Plein Temps d’Éric Gravel, où les forces dominantes sont réelles. Sous forme de superstructure et donc normalement non incarné, ces éléments deviennent toutefois palpables dans certaines circonstances. Le personnage d’Hirayama, semble à l’inverse de ce que le film sous-entend par son titre, se débattre dans une détresse et une solitude dès la moitié du film jusqu’à la fin. Ce qui nous fait dire qu’il y a une inadéquation émotionnelle totale avec son quotidien. De plus, en cherchant à corrompre son état mental à travers la musique, un conflit direct émerge avec ses émotions. L’utilisation, par exemple de I’m Feeling Good de Nina Simone, contraste avec le visage en pleurs de Hirayama qui tente de maintenir un sourire forcé.

Suivre le réel par la mise en scène

Win Wenders, adepte des longues séquences, il faut le reconnaître, ne l’est pas autant pour les longs plans. Le film est constamment coupé par le montage. Le réalisateur lui-même n’est pas plus intéressé par le métier d’Hirayama. Il lui paraît plus intéressant de multiplier les plans et l’ellipse pour marteler l’idée de répétition que de proposer une expression réelle de ce que c’est que d’être nettoyeur des toilettes de Tokyo.

Il est frappant de voir que le film montre souvent la routine du personnage jour après jour, tout en changeant le point de vue de la caméra. Quand Hirayama prend son café, on le voit au fil du film sous toutes les coutures. Cela propose ainsi une réactualisation constante de l’action, dans le contexte d’un film de 2h05, plutôt que d’une action répétitive du quotidien.

Ce qui pousse encore plus le spectateur à se demander ce que le réalisateur allemand veut raconter dans son histoire. Il ne propose pas une utilisation esthétique de la caméra comme reproduction du travail pénible et répétitif jusqu’au-boutiste.

Le film avait tous les éléments nécessaires pour offrir une vision d’un personnage muet et invisibilisé par son emploi, probablement condamné à son destin. Malheureusement, seuls des débuts de pistes sont proposés, plongeant le film dans le flou total quant à l’objectif visé dans ce 37e long-métrage du réalisateur allemand. Le personnage ne transcende ni l’absurde, ni ne s’y confond. Comme c’est souvent le cas dans les films de Win Wenders, le cinéaste se retrouve entre deux choix sans en faire aucun. 

Bande-annonce : Perfect Days

Fiche technique : Perfect Days

Réalisation : Wim Wenders
Décors : Towako Kuwajima
Photographies : Franz Lustig
Montage : Toni Froschhammer
Société de production : Master Mind, Wenders Images
Société de distribution : Haut et Court
Pays de production : Allemagne — Japon
Langue originale : Japonais
Genre : Drame
Date de sortie : 29 novembre 2023

Note des lecteurs5 Notes
3

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