N’attendez pas trop de la fin du monde : jubilatoire et virtuose

N’attendez pas trop de la fin du monde, de Radu Jude : comme son titre à rallonge, ce film n’a pas peur d’étirer sur plus de 160 minutes le  récit de la vie éreintante de ses deux Angela, au service des riches et des puissants, mais qui ne s’en laissent pas compter. Le fond autant que la forme sont jubilatoires et intelligents. Et montrent une fois de plus que le cinéaste roumain est au-dessus du lot.

Synopsis :  Angela, assistante de production, parcourt la ville de Bucarest pour le casting d’une publicité sur la sécurité au travail commandée par une multinationale. Cette « Alice au pays des merveilles de l’Est » rencontre dans son épuisante journée : des grands entrepreneurs et de vrais harceleurs, des riches et des pauvres, des gens avec de graves handicaps et des partenaires de sexe, son avatar digital et une autre Angela sortie d’un vieux film oublié… sans oublier des occidentaux, un chat, et même l’horloge du Chapelier Fou…

24 heures de la vie d’une femme 

Radu Jude est un réalisateur radical, non seulement parmi ses pairs roumains, mais si on sort la tête du pur underground, il est l’un des rares cinéastes contemporains à réaliser des films aussi atypiques, aussi jusqu’au-boutistes. N’attendez pas trop de la fin du monde, comme Aferim ! sur des sujets voisins sinon analogues, est un pamphlet virulent contre le libéralisme outrancier. Certes des pamphlets, il n’en manque pas, mais c’est la forme qu’utilise le réalisateur, originale et extrêmement bien amenée, qui distingue son cinéma.

En guise de séquence d’ouverture, Radu Jude nous présente son dispositif : un dialogue entre deux films, celui qu’il est en train de réaliser et un film de 1981, Angela suit sa route, complètement enchâssé dans le sien. Ou la confrontation dialectique de l’avant et l’après Ceaușescu. Dialectique, puisque le cinéaste ne défend pas davantage une période par rapport à l’autre. Au contraire, il met en exergue les défauts de l’une et de l’autre.

Dans le film principal, on suit la route d’une Angela contemporaine (Ilinca Manolache), une conductrice Uber qui travaille également comme assistante de production dans l’audiovisuel. Filmée dans un noir et blanc très contrasté, telles de vieilles photos qu’on trouve auprès des bouquinistes des  bords de Seine, Angela, en manque de sommeil mais vêtue d’une robe à paillettes, brille de mille feux dans la camionnette qui la mène de pas d’heure à pas d’heure, quasiment toute la journée, d’interviews en interviews. Le client de l’agence est une de ces grosses entreprises – ici autrichienne – qui, comme Angela se plaît à le rappeler à la directrice marketing (magnétique Nina Hoss) qu’elle récupère à l’aéroport, pillent les forêts roumaines pour des meubles très bon marché (suivez mon regard) tout en utilisant une main d’œuvre peu qualifiée et soumise à un taux élevé d’accidents du travail. Ce sont ces estropiés qu’Angela visite du matin au soir pour que le client choisisse celui qui pourra le mieux servir son message publicitaire (« port du casque obligatoire », alors qu’aucun des accidents n’est dû à un non port du casque !). Des estropiés femmes, roms, ou ayant toujours quelque spécificité qui serait jugée, selon les commentaires d’Angela, irrecevable par la population roumaine, déjà taxée d’être anti-rom dans de précédents films…

Face à cette Angela, dans un film en couleurs et au grain passé, une autre Angela (Dorina Lazar) conductrice de taxi dans un Bucarest aseptisé, propre, calme, déambule dans un film qui sent la sur-censure par le pouvoir communiste , tant la vie y est idyllique et tranquille, même si en sous-texte, le réalisateur Lucian Bratu  montre la solitude aussi bien d’Angela que de ses clients, la tristesse, la misogynie sourde. Radu Jude pousse le vice du collage jusqu’à réintégrer le personnage vieilli de Dorina Lazar dans le récit contemporain, avec Dorina Lazar elle-même. Étourdissant !

Le dialogue entre les deux films est simple mais très efficace. Centré sur la voiture comme fil conducteur, si on ose ce mauvais jeu de mot, il montre d’un côté comme de l’autre les affres de la circulation à Bucarest et ailleurs en Roumanie, jusqu’aux dangers qu’elle engendre (on pense par exemple à Mère et Fils de Calin Peter Netzer). La voiture est incroyablement prise au sérieux par les cinéastes roumains, aliénante et pourtant indispensable. Mais la confrontation des deux films parle surtout de l’image, du cinéma, de ce qu’ils donnent ou ne donnent pas à voir, de leur puissance et de leur impuissance, et la vaste potentialité de manipulation : il faut voir par exemple les quarante dernières minutes du film montrer l’heureux élu en plein tournage du spot publicitaire attendu, droit dans son fauteuil roulant, récitant d’abord avec conviction un texte véhément témoignant de la négligence de ses employeurs, pour se retrouver dans une situation hallucinante de mépris et de cynisme à la fin de la séquence.

Le cinéma, selon Radu Jude, c’est hélas aussi l’intrusion de Tik-Tok , où l’Angela d’aujourd’hui se produit frénétiquement, sous un filtre d’homme peu ragoûtant, vomissant à longueur de reels des insanités misogynes. C’est très drôle, caustique, et s’inscrit parfaitement dans ce film essentiel. Essentiel parce qu’unique, essentiel aussi pour la vigueur du Roumain qui ne lâche jamais rien par rapport à son triste constat du monde moderne, duquel en effet on ne doit pas attendre grand-chose. Si ce n’est, pour notre part, un nouveau film faussement foutraque du brillant cinéaste…

N’attendez pas trop de la fin du monde – Bande-annonce

N’attendez pas trop de la fin du monde – Fiche technique

Titre original : Nu astepta prea mult de la sfârsitul lumii
Réalisateur : Radu Jude
Scenario : Radu Jude
Interprétation : Nina Hoss (Doris Goethe), Ilinca Manolache (Angela / Bobita), Uwe Boll, Dorina Lazar, Katia Pascariu, Sofia Nicolaescu, Ovidiu Pîrsan, Ovidiu Pîrsan, László Miske
Photographie : Marius Panduru
Montage : Catalin Cristutiu
Producteurs : Ada Solomon, Coproducteurs : Adrien Chef, Paul Thiltges, Adrian Sitaru, Serge Lalou, Claire Dornoy, Ankica Juric Tilic
Maisons de Production : 4 Proof Film, Co-production : Bord Cadre Films, Kinorama, Les Films D’ici, Paul Thiltges Distributions, Sovereign Films (II)
Distribution (France) : Météore Films
Durée : 163 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 27 Septembre 2023
Roumanie Luxembourg France Croatie – 2023

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4.5

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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