Des hommes d’honneur : l’ordre et la morale

Après Stand by me, Princess Bride, Quand Harry rencontre Sally et Misery, Rob Reiner signait, avec Des hommes d’honneur, un grand film sur la discipline, l’autorité et ses limites, les implications de la justice militaire, ses rouages en action, ses ramifications, le tout en fonction d’une certaine idée du sens de l’honneur.

Avec ses questions éthiques, ses joutes oratoires, ses marges de manœuvre difficiles, ses dissimulations, ses révélations, ses coups de bluff, ses moments de tension, de fulmination, Des hommes d’honneur pourrait ressembler à ces films de procès classiques, conventionnels, comme on en faisait beaucoup dans les années 90. Mais il contient des qualités qui lui permettent de se distinguer avec panache : art de la répartie, sens du débit, de la mesure, du rythme, le tout avec des performances justes, contrôlées et puissantes.

La scène d’ouverture donne le ton en montrant une parade militaire avec un exercice de maniement au fusil. Son exécution parfaitement ordonnée, synchronisée, évoque l’unité, la précision, la prévisibilité. Une séquence qui, avec du recul, a une résonance particulière, car elle contraste avec l’imprévisibilité et le relatif chaos qui suivra.

Inspiré de faits réels, Des hommes d’honneur part d’un acte violent : deux jeunes marines maltraitent pendant son sommeil un de leurs camarades qui finira par mourir. Les causes du décès restent à déterminer. L’objectif du film est de décortiquer les répercussions judiciaires et militaires (manigances, tactiques et responsabilités dans la hiérarchie.) Cette mauvaise action est ce qu’on appelle un « code rouge », une sanction disciplinaire officieusement permise dans l’armée.

La force du long-métrage réside dans un procédé consistant à donner à chaque protagoniste une fonction dans le récit qui fait sens et participe à un compte-rendu global et pertinent. Cet exposé sert à répondre à une question : dans un contexte militaire strict, où l’autorité est dominante, quelle est sa part de responsabilité dans un « code rouge » lorsqu’on ne fait qu’obéir à un ordre ? Il s’agit de comprendre quelle était l’intention personnelle. C’est une question éthique où l’interprétation des règles prédomine.

Cette interrogation est abordée à travers le point de vue de chaque personnage et le tout bénéficie d’un casting 4 étoiles.

Tom Cruise, d’abord. Jouant Daniel Kaffee, avocat désigné pour défendre les deux jeunes militaires, il est la figure centrale du film. Tous les autres personnages fonctionnent par rapport à lui et ont une utilité pratique. C’est le monde de l’enfance qui règne chez lui, quand il refuse de prendre ses responsabilités. Il vit dans l’ombre de la réputation de son père défunt et doit devenir un homme adulte. Il a été un excellent négociateur d’entente préalable mais n’a jamais mis les pieds dans un tribunal. Ce procès le mettra face à lui-même. Souvent décontracté, à l’aise, il jouit d’une certaine liberté avec impertinence. Cette désinvolture manifeste ne cache pas une certaine fragilité, avec quelques moments d’abattement, de peur et d’états de crise. Son art oratoire, sa dialectique reposent sur un savant mélange d’insolence et de rigueur intellectuelle. Ses bons mots, ses postures, ses mimiques, ses inflexions de voix ont une force d’impact remarquable. Le réalisateur dira de l’acteur qu’il est le plus talentueux et le plus doué avec lequel il a jamais travaillé.

À sept heures ce soir, on révise une dernière fois Kendrick. Je vais lui faire un plaquage sévère.

Demi Moore, quant à elle, incarne la lieutenant JoAnne Galloway, défendant un des deux accusés avec Tom Cruise qui reste l’avocat principal, même si cette dernière est plus gradée que lui. Spécialiste des affaires pénales navales, elle le sous-estime d’abord avant de l’admirer, le motiver afin qu’il se surpasse.

– Lieutenant, avez-vous en la matière une autorité dont je devrais être informé ?

– Mon travail est de faire en sorte que vous fassiez le vôtre et bien. Je suis spécialiste des affaires pénales navales, aussi mon autorité vous allez vous la prendre en pleine figure. Maintenant rompez.

– J’oublie toujours ce machin-là.

Son jeu est d’abord sobre, martial, puis enthousiaste et passionné. Elle parvient à créer une synergie crédible et efficace à l’écran aux côtés de Tom Cruise, et son visage, expressif sans jamais en faire trop, est un trésor pour la caméra.

Kevin Bacon interprète de son côté l’avocat du ministère public contre les deux inculpés. Il sera mis à mal lors du procès par Tom Cruise, mais prendra souvent l’avantage en privé. Ils sont amis en dehors de leur profession. Il existe ce lien chez eux qu’on peut retrouver dans le milieu judiciaire entre deux avocats adverses d’une même affaire, c’est-à-dire une sorte de respectabilité qui n’empêche pas les attaques, les affrontements directs ou indirects. Mais il y aura toujours une limite grâce à ce qu’ils estiment être « le sens de l’honneur ». L’acteur est comme un poisson dans l’eau dans cet exercice, pouvant parfois faire preuve d’autorité, voire d’agressivité, sans devenir à aucun moment antipathique. C’est un art habile qui se manifeste, avec un mélange de pugnacité, de camaraderie et d’humanité.

Jack Nicholson, enfin, est le colonel Nathan R. Jessup. Il est une force dominante, et le monstre sacré du casting. Pétri d’orgueil, il prend plaisir à se mettre au-dessus des autres, et aime l’affrontement direct. Parfois sanguin, il a envie d’assumer tous ses actes, car il estime avoir été dans son bon droit. Il représente le vieux monde. Tom Cruise, le nouveau. L’acteur excelle dans l’art du monologue, des longues tirades, où il peut se révéler sensationnel.

– Vous aurez toutes les feuilles de réaffectation que vous voulez. Mais il faut demander gentiment les choses.

– Je vous demande pardon ?

– Il faut demander gentiment les choses. Voyez-vous, Danny, je sais assumer les blessures, les bombes, et les balles. Je ne demande pas la fortune. Je ne demande pas de médailles. Mais ce que je demande, c’est que vous qui êtes là avec vos allures de folles tordues en uniformes blancs tout frais émoulu de Harward mais bordel, faites preuve de politesse. Faut demander gentiment les choses.

La confrontation finale entre Tom Cruise et Jack Nicholson, devenue célèbre, repose quasi intégralement sur le jeu des deux acteurs. Leur performance est un véritable tour de force et peut constituer un modèle de ce qu’il faut faire dans un film de procès. Une tension se fait sentir, en partie, parce que Tom Cruise ne peut accuser sans preuve un colonel aux états de service considérés comme irréprochables, sans s’exposer à des répercussions dans sa vie professionnelle. Le jeune acteur joue donc sur un fil en poussant Nicholson à bout, même si ce dernier ne peut dénouer une contradiction qu’en disant la vérité. Le résultat est un chavirement à sensations fortes, avec ses moments d’insolences, de dominations, de flottements, de coups d’éclat.

De manière plus générale, le développement du récit bénéficie d’un soin particulier. Entre ce qu’il est possible de faire, impossible, nécessaire, difficile, plus risqué, mais qui apporterait de meilleurs résultats, la trame profite d’une succession de scènes souvent captivantes, qui donnent toujours envie d’en savoir plus.

Sur le plan technique, le film est globalement bichonné, et exploite certaines idées de mise en scène de manière efficace. L’utilisation d’un objectif anamorphique guide l’œil du spectateur, en passant d’un personnage à un autre avec élégance. Le format 2.35, normalement utilisé pour les grandes fresques, permet d’éviter de se retrouver avec un huis clos juridique banal, selon les propres mots du réalisateur. Dans les champs-contrechamps, les plans sur les visages saisissent l’émotion des personnages (tension, satisfaction, peine, amertume, etc.)

Par sa grande maîtrise des enjeux, son compte-rendu à la fois technique et suffisamment facile à suivre de la justice militaire, l’intégralité du casting, où chaque acteur apporte un ton, une nuance, une énergie, Des hommes d’honneur est une grande réussite, un exposé clair et subtil qui fait la part belle au suspense, aux émotions, aux relations humaines. La conclusion, pleine d’éclat, est par certains aspects émouvante. Comme finit par le dire Tom Cruise, « pas besoin d’avoir un bout de ruban pour avoir de l’honneur ».

Bande-annonce : Des hommes d’honneur

Fiche Technique : Des hommes d’honneur

Synopsis : Deux jeunes marines, Louden et Dawson, abattent, au cours d’une action disciplinaire désignée « Code Rouge, » un de leurs camarades, Santiago. C’est le lieutenant Daniel Kaffee qui est désigné pour assurer leur défense lors de leur procès. Mais si Kaffee entame une défense de pure routine, sa jeune et pugnace adjointe se rebiffe et l’oblige à instruire le dossier. Kaffee va devoir, pour découvrir la vérité, remonter jusqu’au sommet de la hiérarchie.

  • Titre original : A Few Good Men
  • Réalisation : Rob Reiner
  • Scénario : Aaron Sorkin
  • Acteurs principaux : Tom Cruise, Demi Moore, Jack Nicholson, Kevin Pollak, Kevin Bacon, J. T. Walsh, Kiefer Sutherland
  • Sociétés de production : Castle Rock Entertainment, Columbia Pictures
  • Corporation, David Brown Productions
  • Pays de production : États-Unis
  • Genre : Drame, film de procès
  • Durée : 138 minutes
  • Sortie : 1992
Note des lecteurs6 Notes
3.7

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Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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