Sick of Myself : l’ego malade

Sélectionné à Cannes dans la section Un Certain Regard l’an dernier, la mordante comédie noire de Kristoffer Borgli n’est pas passée inaperçue. Et pour cause, le miroir déformant (au sens propre comme au figuré) qu’elle tend à notre société a de quoi provoquer le malaise. Farce comico-horrifique, Sick of Myself est un bain de fraîcheur au pays du malaise et du narcissisme.

Résumé

Il a tout, elle n’est rien.
Signe vit dans l’ombre constante de son petit ami, Thomas, artiste-voleur.  Quand elle n’est pas complètement ignorée en soirée, on la prend pour la sœur de la « star »… Si son invisibilisation en tant que femme est un problème, ce n’est même pas ce qui tracasse Signe.
Non, pour elle, le souci, c’est que les gens ne la connaissent pas, ne la voient pas.

Modeste serveuse dans un café, il est clair que Signe n’a pas de quoi intéresser les tabloïds. Mais sa vie bascule soudainement lors d’un incident, où elle se retrouve malgré elle sur le devant de la scène… L’étincelle a jailli et Signe s’engage alors dans un engrenage de mensonges compulsifs qui va la dépasser.

Expectations vs. Reality

À travers une forme d’auto-mutilation de son »héroïne », Borgli offre un portrait au vitriol de la quête de la notoriété. Grâce à une mise-en-scène brillante et audacieuse, il donne à voir des personnages ridicules, sots, effrayants même par moments. Signe démontre le danger à vouloir à tout prix être connu. Insatiable, elle va jusqu’à vouloir que l’article sur sa condition passe par-dessus celui d’une tuerie familiale… quand elle n’hésite pas à enfermer une modèle rivale pour avoir son moment de gloire bien à elle.

Avec Sick of Myself (joli titre à double sens), l’expression si chère et propre aux réseaux sociaux « Expectations vs. reality » n’aura jamais pris une tournure aussi sardonique. Par un inventif travail de montage fait de ruptures et d’ellipses, Borgli donne à son personnage des visions d’un futur qu’elle s’invente radieux et auréolé de succès… pour mieux la ramener dans sa réalité morbide et solitaire.

Car oui, il n’y a pas de fumée sans feu et celui démarré par Signe marque le début de sa fin avant même qu’elle s’en rende compte…

La fiancée de Frankenstein 2.0

Dès lors que Signe décide de plonger dans son délire médicamenteux, le film adopte le genre du body horror. Et devient alors une farce terrible où Signe est une sorte de créature de Frankestein engendrée par une société maladive et obsédée par l’image.

De fait, les clins d’œil à la figure du monstre de Mary Shelley abondent dans le film. Des balafres et cicatrices de Signe qui rappellent celles de Boris Karloff, à son besoin d’être vue et aimée, tout nous ramène à lui. Voire même à un Elephant Man, prisonnier de sa condition. Mais là où les deux êtres « monstrueux » l’étaient malgré eux et faisaient naître de l’empathie, Signe a l’effet inverse.

La scène dans le bus en est la démonstration mordante. Thomas-Frankestein, qui a malgré lui déclenché cette crise chez sa petite amie, serre Signe encagoulée contre lui. Quand il remarque que tous deux sont regardés avec compassion et pitié par l’une des passagères, Thomas resserre l’étreinte autour de sa créature. Il ne lâche pas la passagère du regard, la fixe droit dans les yeux et esquisse même un sourire arrogant. Sûr de lui, il embrasse Signe, histoire d’en rajouter et de se faire voir. Toute cette scène résume la relation des deux personnages, où chacun exploite l’autre dans son propre intérêt. Jusqu’à ce que la créature cherche à se défaire de son créateur et vice-versa…

C’est là qu’entre en scène l’ironie mordante du cinéaste, qui se charge de retourner la situation. Prenant Signe (et plus tard, Thomas) à son propre piège, sa monstruosité ne devient plus désirable à exploiter quand elle devient trop apparente – pour ne pas dire franchement répugnante. L’ego malade a fini par se révéler et à l’instar du portrait fané et enlaidi de Dorian Gray, il n’est pas beau à voir…

Le cinéma norvégien en vogue

Enfin, comment ne pas parler des films norvégiens qui, ces derniers temps, ont le vent en poupe ? Produit par les même sociétés derrière le bijou Julie (en 12 chapitres) de Joachim Trier, Sick of Myself fait gentiment son entrée sur la scène des films norvégiens qui marquent les esprits. Bénéficiant d’une fraîcheur d’écriture, d’une absence de peur face au malaise et d’un grain appréciable de l’image, le film de Kristoffer Borgli a toute sa place au palmarès des films d’auteurs étrangers surprenants.

Bien plus réussi que Sans Filtre de Ruben Östlund qui passait à côté de son sujet, Sick of Myself dépeint avec brio et de façon jubilatoire le portrait d’une société-Frankestein qui crée ses propres monstres. Une chose est sûre : si on n’en reprendrait pas une cuillère tout de suite après, on se laisserait tenter – après digestion – par un autre scénario aussi provoquant et des choix de mise-en-scène aussi audacieux.

Bande-annonce : Sick of Myself

Fiche technique : Sick of Myself

Réalisateur : Kristoffer Borgli
Scénario : Kristoffer Borgli
Interprétation : Kristine Kujath Thorp (Signe), Erik Saether (Thomas), Fanny Vagare (Marte), …
Photographie : Benjamin Loeb
Montage : Kristoffer Borgli
Musique : Turns
Chef maquilleuse/coiffeuse : Dimitra Drakopoulou
Sociétés de Production : Film i Väst, Oslo Pictures
Distribution (France) : Tandem
Durée : 1h37 min
Genre : Comédie noire
Date de sortie : 31 Mai 2023
Norvège – 2022

Note des lecteurs0 Note
4.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

Notre salut : Un grand film sur un petit homme, carte sur table

Avec Notre salut, Emmanuelle Marre montre que le cinéma a encore une vie à mener : sérieuse et fiévreuse. D’une manière proche de Peter Watkins, Marre réinvente la manière de filmer l’intime en acte politique, de faire du cinéma un geste terriblement libre.

Resident Evil (2026) : Excellent film et adaptation parfaite d’une saga maudite

Zach Cregger réinvente Resident Evil autour d’un héros ordinaire et retrouve enfin l’essence survival horror de la saga Capcom. Une adaptation tendue, drôle et remarquablement maîtrisée.

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.