Dernière nuit à Milan : départ anticipé

En l’amour comme à la guerre, tous les coups sont permis dans cette Dernière nuit à Milan, où un policier prend le risque de bouleverser tout ce qu’il a accumulé en 35 ans de loyaux services. Un thriller italien d’une grande efficacité et d’une grande intensité.

Après nous avoir invité dans la demeure de Pablo Escobar, que l’on double d’une relation sentimentale interdite dans Paradise Lost, Andrea Di Stefano s’est rapproché d’un autre cartel de la Grosse Pomme avec The Informer. Il n’est donc pas étonnant de le voir prolonger ce genre d’univers, où la petite poignée de personnages qu’il développe forme une communauté très complexe. Rien n’est unilatéral dans les relations et c’est à présent dans la peau d’un policier, à la veille de sa retraite, que le cinéaste renoue avec le sentiment qu’une cité comme Milan peut aspirer les fonctionnaires les plus honnêtes, s’il en existe encore.

La ligne de conduite

L’ancienne capitale de l’Empire romain trouve une impulsion électro-musicale terrifiante dès l’ouverture, ce qui sert d’adrénaline au spectateur que l’on invite pour une nuit blanche. La partition de Santi Pulvirenti superpose ainsi le souffle de Franco Amore au nôtre, de quoi prendre la température dans des conditions extrêmes. Les ténèbres s’abattent sur tout le monde et chacun tentera, à sa manière, de puiser de l’espoir dans le peu de lumière artificielle que la ville puisse donner, en échange de lourds tributs.

Un homme droit, la colonne vertébrale de l’exemplarité, Franco incarne ce modèle d’agent de l’ordre old school jusqu’à ce qu’une opportunité s’offre à lui. 35 ans de carrière sans avoir à appuyer sur la gâchette et une étroite collaboration avec une organisation chinoise, autant dire que le faux sourire du héros en dit long sur ce qui l’attend dans sa dernière virée. À ce titre, Pierfrancesco Favino joue de son physique et ne dégage pas de doute quant à son personnage, un peu naïf, confiant et surtout éperdument amoureux de son épouse Viviana (Linda Caridi), centrale au récit. Le double sens du titre original confond Franco et cette idylle, qui vont être mis à rude épreuve, alors qu’un simple convoyage dérape dans un tunnel.

On s’appuie alors sur le flashback, tel un sas de décompression, afin de comprendre toute la détresse du policier, fraîchement revenu d’un jogging, avant de rejoindre une fête pour son départ anticipé. La célébration sera de courte durée et il faudra passer par autant d’éléments qui convoquent l’exercice de style qui peut rappeler un certain Michael Mann (Collatéral, Heat, Manhunter), jusqu’à déboucher sur une touche plus hitchcockienne, à la croisée des polars des années 70.

Pour l’amour du crime

Le vertige de l’intrigue réside dans tous les enjeux dont souffrent les autorités milanaises, dont la maigre reconnaissance pousse vers la corruption et donc vers des activités peu légales. C’est l’orgueil d’un mari qui est alors frappé par ce constat, tandis qu’il peine à finaliser son discours de retraite. Les jours qui précèdent cette dernière nuit de service nous dévoilent ainsi toutes les relations qui vont se briser par la suite, un fait inhérent aux films de braquage.

Lorsque Cosimo (Antonio Gerardi) renifle le pactole, les ficelles de la manipulation prendront suffisamment d’épaisseur pour que Franco dégringole de son piédestal. L’image qu’il projetait dans histoire n’est plus qu’une illusion et tout est à refaire en l’espace d’une nuit interminable. Cela transforme ainsi les sacrifices de Franco et de sa femme en un remords qui viendra interroger leur légitimité comme victimes et justifier leur fuite comme une nécessité. La clé du thriller tient alors dans les réactions de chacun, dans sa manière de mesurer le risque et de préserver une intégrité qui s’effrite à vue d’œil.

Qu’est-ce qu’un coup de foudre, si ce n’est un sentiment incontrôlable et irréversible ? Le long-métrage y répond avec une relecture de Bonnie and Clyde (1967), deux amants dont la culpabilité les mènera à leur perte. La photographie de premier ordre de Guido Michelotti sublime les instants de doutes du nouveau duo. Cette note d’attention à leur égard émane d’un respect pour ces êtres mutilés par une administration passive et corrosive. Les échecs de promotion en témoignent, car ce n’est plus la bonne conduite que l’on récompense, mais bien les plus opportunistes, quels qu’ils soient, bons ou mauvais, amis ou collègues, maris ou amants.

Précédemment découvert lors d’une séance spéciale à la Berlinale, Dernière nuit à Milan patiente dans les placards depuis qu’il a électrisé l’ouverture de la dernière édition de Reims Polar. Andrea Di Stefano parvient à trouver le bon ton, pour que ce labyrinthe psychologique d’une nuit, bien que la trajectoire soit prévisible, gagne en efficacité à la force de ses personnages et d’une narration fluide à plusieurs niveaux. L’amitié, la loyauté et le professionnalisme sont rigoureusement traités avec une chaleureuse humanité, tandis que l’on s’embourbe de plus en plus dans les ténèbres d’une cité où sommeillent les délits, parfois sans conséquence et parfois sans retour en arrière possible. La nuit effrénée trouve cependant un bel écho dans son ultime plan, qui ramène le héros à son état d’individu, dans une honnête destinée et une conclusion plus qu’ambiguë. C’est ce qui en fait sa force et son charme, une nuit de rêves et de cauchemars.

Bande-annonce : Dernière nuit à Milan

Fiche technique : Dernière nuit à Milan

Titre originale : L’Ultima Notte Di Amore
Réalisation & Scénario : Andrea Di Stefano
Photographie : Guido Michelotti
Montage : Giogiò Franchini
Musique : Santi Pulvirenti
Production : Indiana Production, MeMo Films
Pays de production : Italie
Distribution France : Universal Pictures International France
Durée : 2h05
Genre : Thriller
Date de sortie : 7 juin 2023

Synopsis : Franco Amore porte bien son nom. Il dit de lui-même que, durant toute sa vie, il a toujours essayé d’être un honnête homme, un policier qui, en 35 ans d’une honorable carrière, n’a jamais tiré sur personne. Ce sont en effet les mots qu’il écrit pour le discours qu’il tiendra au lendemain de sa dernière nuit de service. Mais cette dernière nuit sera plus longue et plus éprouvante qu’il ne l’imagine et mettra en danger tout ce qui compte à ses yeux : son travail au service de l’Etat, son amour pour sa femme Viviana, son amitié avec son collègue Dino, jusqu’à sa propre vie. Et c’est durant cette même nuit, dans les rues d’un Milan qui ne semble jamais voir le jour, que tout va s’enchaîner à un rythme effréné.

Dernière nuit à Milan : départ anticipé
Note des lecteurs5 Notes
3.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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