Disco Boy : Les soldats-rêveurs de l’ailleurs

Pour son passage à la fiction, Giacomo Abbruzzese réussit avec Disco Boy une œuvre originale, inclassable, charismatique, un film dense. 

Une seule scène pourrait résumer toute l’ambition de Disco Boy, celle où le personnage principal passe l’entretien préliminaire pour entrer dans la légion. On lui demande : « où avez-vous appris le français ? ». Il répond : « dans les films ». Dès l’abord le geste de Giacomo Abbruzzese s’inscrit dans l’imaginaire du cinéma, son anthologie et ses reviviscences les plus vibrantes. On sent que chez lui tout fait signe vers les images, vers leur charisme et leur fascination.

Avec Disco Boy, on entre dans un univers visuel et sonore magnétique (la bande originale ouatée, géniale est signée Vitalic), hypnotique, habité, insolite et majestueux. On entre dans la peau de la jungle.

Rêve collectif et narration enivrée

Le film saisit dès l’entrée par son atmosphère plastique, son esthétique envoutante conviant le spectateur à un rêve collectif, une transe chaloupée, un exil dans la jungle fantastique. Surtout le film arpente une narration dérivée  et enivrée (laissant tous les accents des acteurs – allemand, russe, belge, italien etc. – parler leur français, un français enchanté, nourri de tous les autres pays, un français du Tout-Monde, ouvert aux métamorphoses, vivant et vital) qui épellerait : le droit de chacun à s’imaginer une vie meilleure ! 

Ce qui est très beau dans Disco Boy  ce sont les glissements multiples dans l’accent, dans le fleuve qu’il soit la Seine ou le Delta du Niger, les glissements dans les yeux vairons d’un mort, dans le rêve d’un autre, dans son corps, sa danse. Ces glissements chorégraphiques dans l’étrange étranger sont toujours épris candidement et oniriquement de la langue de l’autre, de tous les autres, une langue-souffle dont la grâce du film resplendit.

La photographie (somptueux travail d’Hélène Louvart) au même titre que la bande sonore composent une mélopée fluviale, mélancolique et ensorcelante prenant ses sources dans Apocalypse Now de Coppola et tout autant dans les images d’Aguirre, la colère de Dieu de Werner Herzog. Ces références nappent le film sans jamais occulter sa propre puissance, son charisme à part et sa quête onirique.

Car c’est là le souffle et le motif interne de Disco Boy : toujours aller ailleurs que là où l’on croirait être (ailleurs que dans le réel de la guerre, ailleurs que dans la tête d’un soldat, ailleurs que dans le corps d’un légionnaire, ailleurs que dans un bus de migrant). Aller ailleurs  dans une boîte de nuit ou une piste de danse géante qui confondrait tous les réels pour les cristalliser dans une porosité entre les états réel/virtuel, les nationalités, les pays, les langues, les postures ou fonctions soldats/danseurs.

Le film narre et entrelace deux destinées. D’une part, Alekseï (Franz Rogowski proche d’un Joaquin Phoenix qui serait passé par l’univers de Carax, innocent, profond et enfantin), jeune biélorusse s’engage dans la légion étrangère. Il part combattre dans le delta du Niger un mouvement de forces révolutionnaires. Il y croise celui qui ne cessera de le hanter : Jomo (Morr Ndiaye) chef de la lutte armée pour l’indépendance du Delta du Niger. Jomo dans un dialogue mémorable demande à l’un de ses frères d’armes : « quel serait son rêve s’il était né parmi les blancs ? » Et Jomo répond : » Danseur de disco ».

Avec vos muscles et vos cœurs

Beaucoup de plans majestueux traversent le film. D’une majesté qui tient du lyrisme, de la fulgurance chatoyante, immobile ou fantomatique de l’apparition. Des plans fixes de visages, des scènes de danse-transe, des scènes jamais vues filmées ainsi d’entraînement poetico-ascétique à la légion étrangère.

Il faut voir ce sergent-chef instructeur parler à ces futurs citoyens français : « faites vos preuves avec vos muscles et vos cœurs ! ». Son personnage tient du sage, du philosophe stoïcien davantage que de la caricature stéréotypée de ce genre d’officier. De fait toutes les scènes d’apprentissage à ce métier de légionnaire sont traitées à rebours des clichés, avec la même intensité poétique et la même valeur inattendue que l’ensemble.

Indéniablement, Giacomo Abbruzzese nous emporte dans un cinéma ample et jouissif, poétique et halluciné, hors convention et lumineux, un cinéma qui nous regarde, faisant confiance aux sens des spectateurs pour être éblouis et captivés, entraînés dans une cérémonie de possession, de communion avec l’impalpable et de réincarnation.

Bande-annonce : Disco Boy

Fiche Technique : Disco Boy

Réalisateur : Giacomo Abbruzzese
Par Giacomo Abbruzzese
Avec Franz Rogowski, Morr N’Diaye, Laetitia Ky…
3 mai 2023 en salle / 1h 31min / Drame
Distributeur : KMBO

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4

Festival

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