L’Histoire sans fin : vertige d’identifications

Sortie quasi en plein cœur des années 80, l’adaptation cinématographique de la première moitié du livre de Michael Ende, L’Histoire sans fin, se met à hauteur d’enfants en célébrant leur capacité à rêver. Une dichotomie s’opère entre ceux qui ont la tête en l’air et ceux qui ont les pieds sur terre. Le rêve est vu comme une qualité, une force : il s’agit d’imaginer, de s’évader pour trouver l’espoir et agir.

Quête, écosystèmes féeriques, menace, fin d’un monde, quiétude temporaire, actions épiques, suspens, réenchantement, L’Histoire sans fin de Wolfgang Petersen contient toutes les recettes du cinéma fantastique en poussant à l’extrême la caractéristique des « livres dont vous êtes le héros ». Parallèle entre fiction et réalité dans un superbe écrin artisanal : le principe de représentation et d’identification du lecteur produit une interactivité surréaliste en signifiant l’importance de ce que le film appelle « la fantaisie de l’homme ».

Les premières minutes imposent très vite une réalité morose, où un enfant, Bastien, vit avec son père après la mort de sa mère. Ce dernier, isolé, l’écoute lui dire qu’ils ont des responsabilités et que la vie doit continuer.

 – Le professeur a dit que tu dessinais des chevaux sur ton livre de math.
– Pas des chevaux, des licornes.

Ce cadre préliminaire, cette vie sur terre, est ensuite remplacé par le monde de Fantasia, avec Atreyu comme héros, quand Bastien trouve refuge dans le grenier de son école pour lire un livre volé chez un bouquiniste énigmatique.

Cette curiosité, cette appétence, ce goût pour la lecture est le thème central du film.

Avec ses forêts tentaculaires, ses escargots de course, ses chauves-souris gigantesques, ses géants mangeurs de pierre, Fantasia est un monde au grand pouvoir d’évocation, mais en perdition. Un mal se propage : le néant, une force qui, peu à peu, détruit tout et tout le monde.

Le néant évoque la disparition, la fin, la mort et donc le vide, comme la mort de la mère de Bastien impose un vide dans sa vie.

Cet univers qui s’étiole n’est pas sans espoir et contient une logique interne qui nous permet de penser que tout est possible. Devenu iconique, Falkor, le dragon « porte-bonheur », est un partenaire optimiste pour Atreyu, qui souligne plusieurs fois l’importance de la chance pour s’en sortir, trouver une issue. Cette chance est vue comme une amélioration, une circonstance favorable qui peut arriver à tout moment sans élaboration particulière préalable. C’est une croyance, un acte de foi, dans un monde où la magie existe, ce qui accessoirement peut être rassurant pour le spectateur.

Métafiction et mise en abyme avec un livre dans le film aux thèmes similaires

L’Histoire sans fin fait ressortir le lien existant entre l’écrivain et le lecteur. C’est une sorte de possibilité divine qui est offerte au créateur d’un livre : pouvoir générer un Big Bang de personnages, d’histoires, avec ses codes, ses normes, ses lois, sa cohérence, entretenue par l’imagination, l’appropriation du lecteur, qui redessine mentalement l’ensemble des descriptions, des actions, etc. Les deux ont besoin l’un de l’autre.

Le film participe par ailleurs à ce cinéma conscient de lui-même, à travers une mise en abyme, en utilisant une des caractéristiques de la métafiction, la métaréférence, où un personnage se rend compte qu’il fait partie d’un livre et où le lecteur (Bastien) se rend compte qu’il fait partie d’un film.

Il en résulte une sensation de vertiges, un phénomène de réverbération, un réseau d’identifications entre le spectateur et le lecteur.

Le lecteur, Bastien, doit avoir conscience de sa raison d’être pour sauver Fantasia. Cette lucidité nécessaire est l’élément vital du récit.

On peut noter l’importance du monde de l’enfance qui est particulièrement mise en avant. Trois personnages clefs, dont deux héros, ont moins de 12 ans.

La pertinence ou non de révéler un sous-texte

Selon le scénariste Ron Nyswaner, il est souvent préférable de ne pas écrire le sous-texte d’une œuvre, de ne pas mettre le thème du film dans la bouche d’un personnage, même s’il l’a fait lui-même dans Philadelphia.

On peut expliquer cette réserve, cette prudence, par le désir de privilégier un procédé plus subtil, indirect, où le spectateur décode lui-même un propos à travers chacune des scènes qui se succèdent, afin d’engendrer une imprégnation progressive, globale, faite de symboles, de représentations, conscientes ou non, sans discours clair et explicite.

Mais cette approche n’est pas toujours nécessaire si le contexte d’une scène est favorable et si la divulgation du thème est inhérente au dénouement d’une intrigue. En dénouant l’intrigue, on est alors forcé de divulguer le sous-texte du film.

L’Histoire sans fin le confirme, en faisant parler Gmork, l’antagoniste, un loup géant féroce dans le monde de Fantasia.

Fantasia est le monde de la fantaisie de l’homme. Chacune de ses parcelles, chacune de ses créatures, fait partie des rêves et des espoirs de l’homme. C’est pour cette raison que Fantasia n’a aucune limite. Les gens ont commencé à perdre espoir et à oublier leur rêve, alors le néant envahit tout. Le désespoir détruit ce monde. Les gens qui ont perdu espoir sont faciles à soumettre, et celui qui obtient la soumission détient le pouvoir.

Mélancolie, isolement, deuil, espoir, magie, imaginaire, réalité, métafiction, mise en abyme, identification, lecture, vision… Le champ lexical du film évoque une réussite qui joue sur plusieurs tableaux, au propos sans sophistication particulière sur le fond, mais qui exploite les atouts du cinéma avec une certaine maestria. Le tout ose un coup de folie, à la gloire des rêveurs, où imaginaire et réalité coexistent, afin de générer exaltation, excitation et émotions stimulantes. Le prof de math ne doit pas confondre les chevaux avec les licornes. Il faut changer le monde, le redéfinir, le refaçonner, connoter quelque chose de nouveau, formuler une équation élégante qui décrit la réalité des fantaisies existantes. Une vie sans rêve peut signifier un manque d’élan, une perte de sens, et donc la mort… comme le néant.

Bande-annonce : L’Histoire sans fin

Fiche technique : L’Histoire sans fin

Synopsis : Bastien, dix ans, est un passionné de romans d’aventures. Un jour, il dérobe un ouvrage merveilleux peuplé d’extraordinaires créatures. Il s’enfonce fébrilement dans l’univers fantastique de ce livre qui le fascine. 

  • Titre anglais : The NeverEnding Story
  • Titre allemand : Die unendliche Geschichte
  • Réalisation : Wolfgang Petersen
  • Scénario : Wolfgang Petersen et Herman Weigel, d’après le roman L’Histoire sans fin de Michael Ende
  • Avec Barret Oliver, Noah Hathaway, Tami Stronach…
  • Musique : Klaus Doldinger et Giorgio Moroder
  • Décors : Rolf Zehetbauer
  • Costumes : Ul De Rico et Diemut Remy
  • Photographie : Jost Vacano
  • Montage : Jane Seitz
  • Effets spéciaux : Brian Johnson
  • Producteurs : Bernd Eichinger, Dieter Geissler et Bernd Schaefers
  • Sociétés de production : Constantin Film, Bavaria Film, Westdeutscher Rundfunk et Dieter Geissler Filmproduktion
  • Genre : fantasy, aventures
  • Durée : 94 minutes
  • Dates de sortie : 21 novembre 1984
Note des lecteurs1 Note
3.8

Festival

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Oka Liptushttps://www.lemagducine.fr
Le raffinement, la sophistication de la langue française sont ma plus grande histoire d'amour. J’essaie autant que je peux d’en faire part dans mes critiques. Spécialiste des films classiques, car je suis un vieux ringard, qui estime que c’était mieux avant. Le cinéma est une industrie, et parfois, un art. Je tente de mettre l’art en avant. Un grand réalisateur a dit un jour que le quotidien serait ennuyeux à filmer. C’est tout l’objectif du cinéma : magnifier, passer des messages forts et, parfois, nous restituer la logique flottante des rêves.

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