« Le Dernier Quai » : les terres de l’oubli

Les éditions Bamboo publient Le Dernier Quai, de Nicolas Delestret. Dans une ambiance fantastique, l’auteur et dessinateur français se penche sur les douleurs intérieures de personnages ne pouvant plus avancer qu’à reculons.

Le Dernier Quai se déroule dans un hôtel mystérieux, où un majordome méthodique et prévenant, nommé Émile, accueille les morts et les aide à recouvrer leurs souvenirs à l’aide d’objets symboliques. Extrêmement soigneux – il veille même à se brosser chaque matin les poils de la moustache –, Émile aime que tout soit réglé comme du papier à musique. Il a conscience de son importance et de son rôle crucial pour les âmes en peine accueillies au sein de son établissement. Il les guide à travers un processus de maïeutique leur permettant d’exprimer leurs regrets et leurs douleurs, pour ensuite partir en paix vers l’au-delà.

La bande dessinée de Nicolas Delestret, souvent touchante, explore les thèmes sensibles du deuil, de la culpabilité et des fêlures existentielles. Le récit prend une tournure inattendue pour Émile lorsque des personnages arrivent de manière impromptue dans son hôtel. Ils bouleversent le quotidien minutieusement organisé du majordome, sans que ce dernier puisse comprendre de quoi il retourne précisément. Cette irruption provoque d’abord des scènes comiques où l’homme altruiste et méticuleux tente tant bien que mal de rattraper le temps perdu et de remettre de l’ordre dans sa routine. Mais bientôt ces événements l’amèneront également à se questionner sur son propre statut et sur les raisons de sa présence dans l’hôtel.

En mettant en scène des personnages confrontés à leur passé dans l’abîme vertigineuse de la mort, en passant par la prostitution ou la culpabilité, Le Dernier Quai traduit dans un univers fantastique des enjeux profonds et douloureux. Pour Émile, permettre aux âmes tourmentées de faire la paix avec elles-mêmes constitue de toute évidence une manière d’échapper à bon compte à ses propres démons, et d’oublier ses souffrances passées. Les tourments humains, très prégnants, contribuent à la caractérisation des protagonistes et font même l’objet de métaphores visuelle et géographique, matérialisées par ces ombres noires qui peuplent une forêt maudite avoisinant l’hôtel – dans une réinterprétation d’un mythe typiquement américain, déjà employé dans bon nombre de films dont Avatar ou Sleepy Hollow, celui de la « Frontière », popularisé par l’historien Frederick Jackson Turner en 1893.

Les illustrations, réalisées avec finesse et sensibilité, reflètent parfaitement les émotions et les atmosphères du récit. Dans une certaine mesure, le personnage d’Émile pourrait être rapproché, pour son sens du sacrifice et son désir d’aider autrui, de celui de John Coffey, dans le film de Frank Darabont La Ligne Verte. Le Dernier Quai possède également de lointaines parentés avec Eternal Sunshine of the Spotless Mind de Michel Gondry, par son évocation des palais mémoriels et de la manière dont ils nous déterminent. Quoi qu’il en soit, dans ses rebondissements, dans sa caractérisation des personnages comme dans ses thématiques sous-jacentes, ce roman graphique fait mouche et ne pèche qu’à l’occasion de rares moments de flottement.

Le Dernier Quai, Nicolas Delestret
Bamboo, avril 2023, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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