Critique : Cendres et Diamant, d’Andrzej Wajda

Andrzej Wajda, patron du cinéma polonais, clôt sa trilogie de la résistance nationale sous l’occupation allemande avec Cendres et diamant, un film-témoignage devenu une étape charnière du cinéma d’Europe de l’Est dans le contexte de la déstalinisation et de l’affirmation nationale dans le Bloc de l’Est.

Une œuvre du dégel

Le film traite d’un sujet très rarement abordé au cinéma, y compris en Pologne : les combats entre les partisans polonais non communistes et les représentants du nouveau régime inféodé à Moscou, prolongation plus active d’une scission déjà présente durant l’occupation allemande et qui marqua la conscience collective du pays. Il suit le parcours torturé de deux partisans polonais qui, en mai 1945, tentent d’assassiner un représentant du parti communiste fraîchement nommé. C’est une adaptation d’un roman de Jerzy Andrzejewski au titre inspiré par un poème homonyme de Cyprian Norwid qui, ironiquement, soutenait le camp communiste et qui sera largement trahi par le film. Subtilement, Wajda détourne cette orientation idéologique pour privilégier le point de vue des conspirateurs anticommunistes, notamment celui du protagoniste Maciek Chemiki, interprété par Zbigniew Cybulski. Qualifié de « James Dean polonais » (il partagera avec son homologue américain une fin prématurée et brutale), ce dernier impose aisément son charisme et sa beauté tragique. Du reste, il refusera de jouer dans un uniforme de partisan comme cela était prévu au départ, préférant garder sa veste et sa paire de lunettes noires qui caractériseront tant le personnage (et feront exploser les ventes de lunettes de ce type en Pologne). Il proposa également quelques changements à différentes scènes, notamment celle de la mort de son personnage tandis que Wajda ajouta au film des références explicites aux symboles chrétiens (notamment lors de la première scène de l’attentat) et changea complètement la fin. La production démarra sans en référer aux autorités. Le film fut tourné à Wroclaw entre mars et juin 1958 en soixante jours avec le format 1.85 : 1, ce qui était alors inédit en Pologne.

Comme on pouvait s’y attendre, le film fut mal accueilli en Pologne communiste, bien plus encore que Ils aimaient la vie. Il fallut batailler âprement pour convaincre les autorités de diffuser le long-métrage, Wajda recevant l’aide bienvenue d’Andrzejewski lui-même tandis que certaines personnalités, dont le réalisateur stalinien Aleksander Ford, s’opposèrent à la diffusion du film. Ce dernier sortit finalement le 8 octobre 1958. Il ne put concourir au festival de Cannes de 1959 mais fut projeté au festival de Venise de la même année et y fut récompensé du prix FIPRESCI. A l’instar des deux premiers volets de la guerre de Wajda, Cendres et diamant obtint un fort succès commercial (plus de 1,7 millions de spectateurs) tout en recevant un mauvais accueil des critiques communistes. Quelques-uns le louèrent cependant comme Stanislaw Grzelecki qui le qualifia de « nouveau et travail de l’art polonais ». En Europe de l’Ouest, le film fut aussi bien accueilli, le critique français Georges Sadoul le comparant à l’œuvre d’Erich Von Stroheim. A noter qu’en 1989, suite à la chute du régime communiste, il sera aussi très critiqué pour des raisons inverses, reproche lui étant fait de travestir la réalité en faisant des partisans anticommunistes les agresseurs et en les isolant de la société polonaise.

De nos jours, Cendres et diamant est largement reconnu comme un classique du cinéma et régulièrement cité dans les listes des meilleurs films à voir ainsi que dans celles de grands cinéastes comme Scorcese ou Coppola. Cybulski devint une star internationale et son personnage fut une référence dans la culture polonaise, inspirant auteurs et cinéastes. D’avantage encore que Ils aimaient la vie et à l’instar d’autres films d’Europe de l’Est sortis à la même époque comme Quand passent les cigognes de Mikhail Kalatozov ou Ciel pur de Grigori Tchoukhrai, il symbolise avec magnificence la déstalinisation culturelle en Pologne tout en prolongeant les thèmes chers au cinéaste, l’héroïsme et la tragédie de l’Histoire.

La tragédie de l’héroïsme

On le sait désormais, les films de Wajda sont systématiquement tragique et reflètent l’Histoire tout aussi dramatique de son pays ainsi que l’héroïsme qui la sous-tend. Un héroïsme volontiers montré comme impuissant, voire tragiquement inutile. Cette inutilité (ou du moins cette impuissance) est ici d’autant plus soulignée qu’elle concerne une période de l’histoire polonaise que l’on sait inéluctable et dont les conséquences sont encore visibles lors de la sortie du film : la mainmise du communisme sur la Pologne. Est également abordée, de manière encore plus prononcée que dans les deux précédents opus de la trilogie de la guerre, la relation entre les individus et les évènements historiques. On suit ici le parcours de deux hommes (surtout Maciek, interprété par Cybulski) confrontés à un contexte de guerre permanent et de lutte désespérée contre un système désespérément triomphant. L’échec initial de leur mission (se soldant par la mort d’innocents) se conjugue avec leur impuissance à changer le cours des évènements et le sentiment de lassitude éprouvé par Maciek. Ce dernier, au contact d’une jeune serveuse dont il s’éprend, est de plus en plus tenté par l’abandon de la lutte et le retour à une vie tranquille.

Il est aussi facile d’y voir, comme pour les deux films précédents, une illustration de la vie nationale de la Pologne et de son peuple, aspirant à une existence tranquille mais incessamment obligée de livrer des combats désespérés pour sa survie face à des envahisseurs bien plus puissants. A peine sortis de la Seconde Guerre mondiale et de l’occupation nazie, les Polonais patriotes doivent se battre contre le régime communiste stalinien appuyé par Moscou et, cette fois, sans espoir d’une libération rapide par les alliés occidentaux. Là encore, les destins individuels illustrent les destins collectifs ainsi que les différentes aspirations contradictoires de la population : une volonté intransigeante de lutte opposée à une aspiration à une vie plus heureuse et paisible. Wajda se sert admirablement de la profondeur de champ pour illustrer cette dualité et l’opposition entre l’engagement idéologique et la vie ordinaire. Il met également en scène la différence de jeux entre Cybulski, très extériorisé et expansif, et Adam Pawlikowski (interprète du compagnon d’armes Andrzej), bien plus sobre et austère, qui décrit cette même opposition. Une opposition qui sera finalement tranchée et débouchera sur une issue éminemment tragique d’autant plus qu’elle se joua à fort peu de choses.

La tentation du bonheur

Par comparaison avec les deux premiers films de la trilogie de la guerre, Cendres et diamant peut paraître relativement optimiste, montrant d’avantage de moments de bonheur individuels et de personnages heureux. Ces moments paraissent surtout des pauses salvatrices dans la marche inéluctable de l’Histoire et les issues tragiques. Il s’agit d’une possible alternative, plus joyeuse et insouciante, à la sévère vie de combats incessants, alternative envisagée par certains comme Maciek mais aussi ce cadre du parti qui se laisse aller lors d’une soirée trop arrosée. Dans les deux cas, il s’agit d’un échec et ils paient chèrement leurs velléités d’échappatoire : Maciek est tué en tentant de rejoindre son train et le cadre est violemment expulsé, à peu de temps d‘intervalles.

Dans les deux cas, cette tentation peut être vue comme une certaine volonté de sortir de l’Histoire, trop dure et éprouvante pour se réfugier dans une parenthèse de paix retrouvée. Ce n’est évidemment pas par hasard si le film se situe durant les derniers jours de la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle lutte, non déclarée, succédant immédiatement à la précédente et une nouvelle période difficile s’ouvrant pour la Pologne (et l’Europe de l’Est).

De la part de Wajda, il ne s’agit nullement d’une condamnation et, même si l’opinion du réalisateur sur le régime communiste est désormais connue, il ne saurait être question d’une simple prise de position mais plutôt d’une confrontation d’individus idéalistes avec un destin qui les broie, un thème récurrent de sa filmographie. Rompant comme toujours avec les règles établies, le cinéaste se focalise essentiellement sur l’individu, ses décisions et ses actions, rendant ainsi un hommage sans emphase mais sincère à cette génération de combattants déboussolés. Une vision qui aura déplu à pratiquement tous les bords mais lui aura permit de fixer comme personne cette période de l’Histoire de son pays pour la postérité.

Synopsis : 1945, jour de l’Armistice dans une petite ville polonaise, au cœur des combats entre communistes et nationalistes. Un de ces derniers, Maciek, jeune mais aguerri par la lutte armée, reçoit l’ordre de tuer le nouveau secrétaire général du Parti. Mais un mauvais renseignement lui fait assassiner des innocents… Il attend un nouvel ordre lui permettant d’achever sa mission et au gré de ses déambulations dans cette petite ville, il rencontre une serveuse de bar avec qui il va vivre une liaison fulgurante…

Bande annonce : Cendres et diamant

Fiche technique : Cendres et Diamant

Titre original Popiół i diament
Réalisation : Andrzej Wajda, assisté de Janusz Morgenstern
Scénario : Andrzej Wajda et Jerzy Andrzejewski d’après son roman
Interprétation : Zbigniew Cybulski (Maciek), Bogumil Kobiela (Drewnowski), Adam Pawlikowski (Andrzej), Waclaw Zastrzezynski (Szczuka)…
Décors : Roman Mann
Costumes : Katarzyna Chodorowicz
Photographie : Jerzy Wójcik
Montage : Halina Nawrocka
Musique : Filip Nowak
Genre : Guerre, drame
Durée : 103 minutes
Distributeur : Malavida
Date de sortie : 1958
Durée : 1h39

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