En bref : Underground, Bonnes nouvelles de la planète, Jean Mowgli, Du beau avec du moche et Friday

Retour sur plusieurs sorties récentes. Au programme : Underground, Bonnes nouvelles de la planète, Jean Mowgli, Du beau avec du moche et Friday.

Underground-avisUnderground. Underground, de l’auteure et illustratrice néo-zélandaise Mirranda Burton, paraît aux éditions La Boîte à bulles. Ce récit antimilitariste dessiné en noir et blanc se penche sur la guerre du Vietnam. Pour ce faire, il adopte différents points de vue, dont certains demeurent habituellement ignorés (on songe aux populations locales). Au cours des années 1960, l’Australie met en place une loterie pour les engagements : 800 000 personnes se voient ainsi recensées, chacune d’entre elles ayant une chance sur dix d’être tirée au sort. Lorsque c’est le cas, les appelés sont tenus de prendre part à un conflit poursuivi par procuration, dont l’absurdité est plusieurs fois (d)énoncée par Mirranda Burton. Tandis que les bombes pleuvent sur leurs villages, les Vietnamiens font les frais de deux phénomènes qui se télescopent : le décolonialisme et les batailles idéologiques. Mirranda Burton met ingénieusement en vignettes le ressenti et les horreurs vécus par les populations locales ; elle témoigne aussi, férocement, de la « gratuité » de l’engagement militaire australien. À Melbourne et ailleurs, les femmes de Save Our Sons (SOS) manifestent dans l’animosité générale : on les taxe de « rouges », on leur reproche de faire le jeu des Soviétiques, on les enjoint de se mêler de leurs affaires et de retourner dans leurs cuisines. En ce sens, en plus de constituer un témoignage glaçant sur la guerre et ses effets (politiques, sociaux, psychologiques, physiques), Underground narre l’empowerment de ces femmes éveillées aux grands enjeux de leur temps, et dont la contestation contre la guerre au Vietnam ne formera finalement qu’un point de départ. « Disposer de produits électroménagers bon marché aurait-il suffi à endormir le pays ? », se demande l’une d’entre elles, l’incontournable Jean Crosland. De l’artiste Clifton Pugh au philosophe français Jean-Paul Sartre en passant par le wombat Hooper ou le soldat Bill, de l’agent orange au stress post-traumatique sans oublier la prison, les intimidations diverses ou les réseaux d’abri clandestins, Mirranda Burton façonne avec Underground une œuvre dense, chorale, dont la pluralité des enjeux n’a d’égale que celle des points de vue.

Underground, Mirranda Burton
La Boîte à bulles, janvier 2023, 272 pages

Bonnes-nouvelles-de-la-planete-avisBonnes nouvelles de la planète. Préfacé par Yann Arthus-Bertrand, Bonnes nouvelles de la planète entend prendre le contre-pied du catastrophisme ambiant, matérialisé par l’essor continu de la collapsologie. Il n’est bien entendu pas question de climatoscepticisme, ni de minimiser l’anthropocène ou l’importance des changements environnementaux. La romancière Sophie Chabanel rappelle en revanche ce que le psychologue canadien Albert Bandura et ses collègues comportementalistes ont attesté depuis longtemps : le fatalisme n’aboutit qu’à une chose, mettre à mal les bonnes volontés. C’est cette idée centrale qui va conditionner l’ensemble de l’ouvrage : en faisant preuve d’ingéniosité, en adoptant des comportements plus écologiques, les hommes sont parvenus, en certains endroits, à apporter des améliorations significatives à des situations considérablement dégradées. Les exemples ne manquent pas : des ruches d’abeilles sciemment disposées afin de favoriser la cohabitation paisible entre les éléphants et les exploitants agricoles en Afrique ; une dératisation permettant de recouvrer une biodiversité que l’on pensait perdue à jamais dans des milieux insulaires, avec notamment des effets bénéfiques inespérés sur les récifs coralliens ; une Méditerranée plus vivante qu’il n’y paraît ; un air londonien à nouveau respirable grâce à des actions ciblées et au volontarisme politique du maire Sadiq Khan… Lucide, Sophie Chabanel ne cache ni la dimension « cherry picking » de son essai ni les critiques auxquelles elle s’expose. Ce catalogue de bonnes nouvelles, forcément encourageant – et c’est bien le but annoncé ! –, aurait en effet pu être inversé sans en altérer l’exactitude ou la pertinence. Qu’importe au fond, puisque les préoccupations environnementales transparaissent d’un bout à l’autre de ces petits récits factuels, qu’ils portent sur l’avènement du vélo pendant et après la pandémie, sur les actions (véritablement) vertes des entreprises ou sur la structuration économique et industrielle des énergies renouvelables.

Bonnes nouvelles de la planète, Sophie Chabanel
Le Pommier, janvier 2023, 324 pages

Jean-Mowgli-avisJean Mowgli : Le Collège, c’est la jungle !. Jean Mowgli est apparu dans les pages du journal pour adolescents Okapi. Fils adoptif du roi de la jungle, orphelin de parents biologiques dévorés par un tigre sauvage, il est caractérisé par son créateur Giovanni Jouzeau comme un jeune garçon ingénu, tête en l’air, maladroit vis-à-vis des conventions sociales et scolaires. Preuve en est : son accoutrement habituel, réductible à un slip dit « civilisé » sous prétexte qu’il a été acheté dans une grande surface commerciale, et son ami-tuteur, un rhinocéros responsable de catastrophes en tous genres. Par son intermédiaire, et toujours sous une lumière comique, ce sont les mutations inhérentes à l’adolescence et le quotidien des étudiants (devoirs, révision, sociabilité, effets de groupe, spécificités biologiques…) qui se font jour. Dessins ronds, gags visuels, capacité à extraire l’absurde de l’anodin, ce premier tome de Jean Mowgli porte avant tout sur l’adaptation et (aussi) le déracinement, sans pathos, mais en étant pourvu d’un vrai sens de la comédie. Au fond, Jean Mowgli n’est qu’une version exacerbée de tout adolescent : quelqu’un qui cherche sa place dans un environnement nouveau, qui apprivoise tant bien que mal les normes qui régissent son milieu d’adoption (école, groupe d’amis, etc.), qui essaie de trouver un équilibre satisfaisant entre l’insouciance juvénile et des responsabilités en gestation.

Jean Mowgli : Le Collège, c’est la jungle !, Giovanni Jouzeau
Bamboo, janvier 2023, 48 pages

Du-beau-avec-du-moche-avisDu beau avec du moche. Du beau avec du moche, cela revient en quelque sorte à faire contre mauvaise fortune bon cœur. Et dans le cas présent, tirer quelque chose de positif, propice au partage et à la communion, à partir d’un événement traumatisant. Kek et son amie Amélie étaient aux premières loges le soir des attentats de Paris, le 13 novembre 2015. Leur soirée a été brusquement interrompue par les coups de feu environnants. Ils ont d’abord été surpris, puis tétanisés, avant de sortir pour secourir les blessés et sauver ce qui pouvait l’être. Les bris de verre, les cris, les corps transpercés par les balles, l’intervention de l’armée et des pompiers, le chaos, l’incompréhension ont été des moments fugaces mais terriblement prégnants. Au fond, c’est tout l’objet de Du beau avec du moche : raconter la détresse qui résulte d’une attaque terroriste dont on a été le témoin et la victime indirecte, c’est-à-dire psychologique et par association. Pour l’illustrer, Kek se met à nu avec beaucoup de sensibilité. Les jours qui ont suivi le drame, il en voulait à la terre entière : à ceux qui rigolaient un peu trop ostensiblement, aux conducteurs qui klaxonnaient de manière inopportune, à ses proches passant du coq à l’âne et ne semblant pas prendre la pleine mesure des événements… Pour son amie Amélie, la situation est différente mais pareillement douloureuse. La jeune femme doit se reconstruire, avec peine, en se faisant psychologiquement et médicalement aider. Le beau réconfortant qu’il y a à tirer de ce moche abyssal, ce sont bien entendu les élans d’humanité, les gestes de solidarité, les témoignages dessinés (celui-ci n’est pas le premier) et, bien entendu, directement lié au récit, une exposition dans laquelle des boîtes d’antidépresseurs se voient recyclées à des fins artistiques. Par moments véritablement déchirant, le petit album de Kek se distingue par sa justesse et son acuité.

Du beau avec du moche, Kek
Delcourt, janvier 2023, 208 pages

Friday-avisFriday. Exit Reckless, Pulp ou Un été cruel. En s’associant au dessinateur Marcos Martin pour donner corps à un scénario mûri de longue date, Ed Brubaker quitte les récits noirs et pessimistes, peuplés de gueules cassées et de marginaux, pour s’essayer au fantastique post-adolescent, dans un style proche de Stephen King ou de Stranger Things. Kings Hill est une bourgade modeste, trop étriquée pour s’y réaliser. C’est en tout cas ce que pense Friday, qui profite des vacances universitaires pour y revenir. Aussitôt, Lancelot, le Sherlock Holmes local, la recrute pour une affaire mystérieuse dont il a le secret. La relation entre les deux personnages, ambiguë et révélée graduellement, a une importance équivalente à l’intrigue « policière », qui s’épaissit à mesure que les apparitions horrifiques se manifestent. Pris à partie par les enfants des environs, Lancelot est doté d’une intelligence supérieure. Lui et Friday se sont liés d’amitié et éveillés l’un à l’autre après qu’elle l’a protégé des insultes et des intimidations de ses pairs. Le récit d’Ed Brubaker et Marcos Martin repose cependant sur une série de non-dits instillant des tensions dans leurs rapports, tandis qu’en parallèle une mystérieuse « Dame Blanche » semble les menacer. Équilibré, bien mené, Friday bénéficie de dessins réussis, très franco-belges, et d’une intrigue amorcée avec talent. Ne reste plus qu’à confirmer pour le duo aux manettes.

Friday, Ed Brubaker et Marcos Martin
Glénat, janvier 2023, 120 pages

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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