Titanic : L’amour comme vecteur d’empowerment

Analyse du phénomène Titanic, à l’occasion de sa ressortie au cinéma le 8 février 2023 : vingt-cinq ans après sa sortie en salle, le long-métrage continue de fasciner les foules. Pour le meilleur et pour le pire. L’œuvre culte de James Cameron souffre en effet d’une réputation ambiguë, charriant avec elle nombre de clichés qui, s’ils s’avèrent justes, décrédibilisent sa valeur. Un quart de siècle, cela se fête. Le Mag du Ciné profite de cette occasion pour réhabiliter un film dense où le cinéma rime avec l’amour.

« Jack, je vole ! »

« Jack, je vole ! ». Voilà vingt-cinq ans que cette réplique culte de Titanic fait s’écrier les cinéphiles du monde entier – sans compter la polémique de la porte (un poil) trop grande sur laquelle Rose est affalée à la fin. Il est des œuvres qu’on oublie et d’autres qui ne cessent de faire parler d’elles. Encore et encore dans une sorte de glose infinie tenant de la parodie autant que de l’admiration. Titanic en fait partie. Pourtant, de l’œuvre, on a tout dit ou presque.

Il est de tradition d’évoquer – à juste titre – sa réussite technique. Le tournage du film a, de fait, nécessité la construction d’une maquette grandeur nature du paquebot. Ce gigantisme s’allie à un budget record de 200 millions de dollars. Pendant 12 ans, Titanic reste numéro un du box-office mondial. Ce qui en fait le plus grand succès de l’histoire du cinéma avec 1,8 milliard de dollars de recettes. Ce record de longévité est dépassé par James Cameron (encore lui) avec Avatar (2009). Si ces chiffres impressionnent, ils tendent à occulter la portée artistique du film. Titanic est souvent perçu sur le mode binaire. Le film est, en effet, soumis à une sorte de découpage entre le reconstitution historique et l’histoire d’amour entre les deux héros. La première bénéfice d’un meilleur crédit que la seconde. Normal pourrait-on dire puisqu’elle est basée sur des faits historiques. De nombreux historiens ont pointé le manque de vraisemblance dans la relation entre Rose (Kate Winslet) et Jack (Leonardo Dicaprio). Il est, en effet, peu probable d’imaginer une femme appartenant à la haute société avoir une histoire avec un artiste bohème sans le sou. Si tant est que cela soit possible – car il est toujours possible de trouver des contre-exemples – le poids des convenances est tel qu’il l’interdit.

Titanic montre fort bien la division sociale qui règne sur le paquebot. La première classe, qui regroupe les membres de l’aristocratie, occupe des appartements cossus et spacieux, situés en haut du navire. Tandis que la deuxième et la troisième classes, qui concernent respectivement la classe moyenne et les franges les plus pauvres de la société, s’entassent dans des chambres minuscules au confort pour le moins rudimentaire. Cette organisation stricte implique un quotidien extrêmement codifié où les plus riches vivent dans un microcosme doré desquels les plus pauvres sont exclus. Il n’y a pas de mixité sociale qui tienne, voire qui puisse s’envisager. Une femme de la haute société se doit de tenir son rang. Il en va de son honneur comme de celui de sa famille. Rose Dewitt Bukater (Kate Winslet) le sait fort bien. Sa rencontre avec le fougueux Jack Dawson (Leonardo Dicaprio) aurait sûrement été impossible sans le cinéma.

Souvenez-vous. Un soir, écrasée par une existence corsetée, refusant un futur sans avenir, promise en mariage à un homme qu’elle déteste, Rose décide d’en finir. Accoudée à la proue du navire, elle s’apprête à sauter dans l’eau lorsqu’elle est arrêtée par un jeune homme nommé Jack. Ce dernier lui enjoint de ne pas faire cette bêtise et lui sauve la vie. Une telle scène paraît de toute évidence mieux s’accorder à la fiction qu’à la réalité historique. Qu’une femme de la haute société parle – en tête-à-tête – à un homme passe encore. Qu’elle soit sauvée du suicide par un homme pauvre frise malicieusement la provocation. James Cameron le sait et s’en moque fort bien.

L’important, c’est (l’art) d’aimer

Le succès de Titanic n’aurait pas été ce qu’il est sans son couple star. Il fallait que Rose et Jack se rencontrent pour qu’il y ait œuvre d’art. Leur romance est moins stéréotypée qu’on ne le croit. L’argument supposément cliché du « elle est riche, il est pauvre » ne prend pas. Pire, ce dernier tend à occulter la dimension philosophique que recèle le film. De quoi le succès de Titanic est-il le nom ? De la reconstitution historique ? De la preuve que le cinéma est un « art » au sens étymologique du terme (du latin ars signifiant « savoir-faire ») ? Oui, sans doute, mais pas que. Titanic est un « hymne à l’amour » comme le chantait Piaf. L’affirmation peut paraître naïve. On se moque aisément aujourd’hui du long-métrage de James Cameron comme d’un film à l’eau de rose qui, sous couvert de parler d’histoire, entortille le spectateur dans un romantisme niais. Ce sont pourtant ces mêmes détracteurs qui versent une larmichette à la fin du film. Mais alors, si stéréotype il y a, d’où provient la fascination que l’œuvre ne cesse d’inspirer ? Titanic rejoue le mythe poétique de l’amour impossible entre deux êtres que tout oppose. Le fossé social qui sépare les deux héros s’exprime jusque dans leur manière de voir la vie. Jack est un artiste bohème épris de liberté. Pour lui, elle constitue, un bien inestimable qui ne saurait être négocié.

L’artiste dessine les gens qu’il rencontre lors de ses voyages. Le confort matériel lui importe peu. Jack puise dans l’air qu’il respire sa créativité. Rose est impressionnée par le jeune peintre. Elle envie à Jack sa liberté. Rose est enfermée dans une existence qu’elle exècre. Bienséance, pudeur, silence –, autant de règles imposées par l’aristocratie aux femmes qui se retrouvent, bien vite, emmurée vivantes, se mourant à petit feu afin de sauver les apparences à l’instar de Rose. Celle-ci maquille sa tentative de « suicide » en accident, faisant de Jack une sorte de complice malgré lui. Le jeune homme se tait, mais n’est pas dupe. Si la jeune femme veut se mentir à elle-même, en croyant pouvoir mettre sous le tapis son malaise existentiel, lui n’y croit pas une seule seconde. Le feu qui brûle en elle, cette flamme de la vie, si vive et si précieuse s’éteindra, si elle cède à la norme bourgeoise -, lui dit-il à la sorte à la sortie de la messe.

Ce discours peut passer pour un détail dans un film qui dure près de trois heures. Il introduit – au contraire – un point de bascule. Jack secoue Rose de sa (tor)peur à (ré)agir. L’artiste incite la jeune femme à réfléchir à son avenir. Choisir la vie bourgeoise implique de museler ses désirs, de se taire et d’attendre patiemment que les choses passent (si elles passent) – de lorgner du côté de la mort, en espérant qu’elle arrive un peu plus vite. Rose est forcée de reconnaître que Jack a raison. Cette dernière choisit ainsi le camp de l’artiste. Celui-ci revendique son dénuement pour mieux célébrer son amour de la vie. Pour lui, l’existence est un « don » autant qu’elle est un art dont il faut profiter à chaque instant –, tant qu’on a encore le temps. Ne nous gâchons pas le plaisir de le citer : « Je pense que la vie est un don et je ne veux pas le gâcher, on ne sait pas quelle donne on aura le jour suivant, on apprend à accepter la vie comme elle vient. Pour que chaque jour compte. »

Ni avec toi, ni sans toi

Jack est un peintre doublé d’un poète. Sa philosophie emprunte à la fois chez Rimbaud et Épicure – avec une préférence marquée pour le premier. Il faut aimer la vie et l’amour car il n’y a que cela qui vaille la peine d’être vécu, représenté et conservé grâce à l’art. Rose est impressionnée par cet artiste qui se moque du « qu’en dira-t-on » bourgeois. Jack a très bien cerné la jeune femme. Il la sait enfermée dans un univers qu’elle déteste. L’artiste lui fait alors découvrir la simplicité du monde ouvrier lors d’une fête. La liberté qui émane de Jack détermine Rose à prendre en main son destin. Bien qu’il ait été tenté de le faire, ce n’est pas l’artiste qui intime à son modèle de rompre ses chaînes. C’est à elle qu’il revient – in fine – de décider de la manière dont elle vivra sa vie. Titanic réécrit, de fait, le mythe de Pygmalion et de Galathée. L’artiste ne tombe pas amoureux de sa création. Rose n’est pas un objet façonné par Jack. Le modèle impose à l’artiste ses conditions et non l’inverse. On pense à la scène du portrait dont les modalités d’exécution sont – chose rare – définies, au préalable, par la jeune femme.

« Jack [Dawson, et qu’] il m’a sauvée, de toutes les façons qu’une personne peut être sauvée », affirme Rose soixante ans après le naufrage du Titanic. Jack opère un déplacement dans la figure stéréotypée du « sauveur ». Si Rose est peut-être une femme en détresse lorsqu’elle le rencontre, la jeune femme ne doit, néanmoins, son salut qu’à elle-même. Jack a offert à Rose la possibilité de pouvoir être libre –, non son effectivité qui ne peut dépendre que de la jeune femme. L’artiste apparaît, en cela, comme un vecteur d’agentivité. Il donne à Rose la force de s’affranchir des autres autant que d’elle-même. Être une femme libre devient ainsi, pour la jeune femme, quelque chose d’envisageable, n’étant plus confinée à un lointain horizon d’attente. Jack conçoit la vie comme un art. L’existence est un tableau que l’on façonne au fil du temps. Son exécution doit autant à nous-mêmes qu’aux multiples modèles que l’on rencontre au fur et à mesure. La réappropriation du corps et de la vie qui l’anime passe dans le film par une redéfinition de l’image que l’on possède de soi. Le portrait de Rose nue portant le fameux diamant – d’ailleurs convoité par les scientifiques qui écoutent son récit – constitue un premier élément de bascule.

Amour océan 

La rupture adviendra définitivement au moment du naufrage. Rose choisit, contre l’avis de Jack, de ne pas monter dans les canots de sauvetage, affrétés uniquement pour les femmes et les enfants (de première classe, – cela va sans dire). La jeune femme refuse volontairement de se sauver la vie. Cette décision ne peut paraître absurde qu’à celles et ceux qui n’en ont pas compris la portée politique. Rose est amoureuse et cet amour lui donne la force de dire non. La jeune femme affirme son droit de décider si elle veut vivre ou mourir. Cette décision lui sauvera, de fait, la vie. Il fallait que Jack meure pour que Rose puisse vivre. Certains diront que la mort de l’artiste est un prétexte pour faire pleurer dans les chaumières. Voire pour rendre la chanson de Céline Dion encore plus déchirante. Un tel avis placarde là encore une lecture romantique stéréotypée. Jack n’est pas un prince charmant. Il est prince aimant. Ce dernier donne l’amour et la confiance qui manquait à Rose pour s’affranchir en l’aimantant à la liberté. Alors qu’il se rigidifie déjà, plongé dans une eau glaciale, Jack répond au « Je t’aime » de Rose :

« Ne fais pas ça, ne fais pas celle qui m’dit adieu. Pas encore… est-ce que tu m’as compris ? Écoute, tu vas te sortir de là, tu vivras longtemps, et tu vas faire plein de bébés… et tu vas les voir grandir, et tu mourras très vieille, une vieille dame, bien au chaud dans ton lit… Pas ici… pas cette nuit… pas comme ça, est-ce que tu m’as compris ? Gagner ce voyage est la meilleure chose qui me soit arrivée, il m’a mené à toi, et je lui suis reconnaissant pour ça. Tu dois me faire cet honneur, à présent promets-moi, que tu vas survivre, que tu n’abandonneras jamais, jamais… même si ça a l’air sans espoir… promets le moi, maintenant… et ne romps jamais cette promesse. »

Rose fera sienne les paroles de l’artiste. « Je n’abandonnerai jamais. », dira-t-elle. S’accrocher à la vie, l’aimer en dépit de ses vicissitudes, même si elle peut être cruelle et dégueulasse, lui laisser malgré tout une chance, ne serait-ce pour que les fulgurances et les magnifiques hasards qu’elle met sur notre route. Jack lègue à Rose une philosophie qui s’incarne comme un art de vivre. L’héroïne ira plus loin en adoptant à la fin le nom de Jack. Dorénavant, Rose se nomme « Dawson ». Elle incorpore le souvenir de son amant autant que les valeurs qu’il porte. Cette existence faite d’amour, d’art et de liberté, on l’entrevoit dans un dernier travelling qui égrène une série de photos avant de se fixer sur le visage de Rose. Penchée, juste avant, vers le bastingage, celle-ci jette le diamant bleu à la mer. Ce dernier est en forme de coeur. La symbolique ne s’arrête pas là.  Rose rend hommage à celui qui lui a donné la force d’aimer la vie. Celle-ci a tenu sa promesse. Elle peut enfin mourir, s’éteindre en paix en allant le retrouver dans les couloirs du Titanic. « L’amour est la seule passion qui ne souffre ni passé ni avenir », disait Balzac dans Les Chouans (1829). Jack, si tu nous entends, on pleure.

Bande-annonce – Titanic

Fiche technique – Titanic

Réalisation et scénario : James Cameron
Musique : James Horner
Casting : Leonardo DiCaprio et Kate Winslet
Direction artistique : Martin Laing et Charles Dwight Lee
Décors : Peter Lamont
Costumes : Deborah Lynn Scott
Photographie : Russell Carpenter
Son : Christopher Boyes
Montage : Conrad Buff, James Cameron et Richard A. Harris
Production : James Cameron et Jon Landau (producteurs), Rae Sanchini (no) (producteur délégué), Al Giddings, Grant Hill et Sharon Mann (en) (coproducteurs), Pamela Easley (productrice associée)
Sociétés de production : 20th Century Fox, Paramount Pictures et Lightstorm Entertainment4
Sociétés de distribution : 20th Century Fox (International), Paramount Pictures (Canada et États-Unis)
Pays : États-Unis
Genres : catastrophe, drame, romance
Durée : 195 minutes
Sortie : 7 janvier 1998

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