« L’Attraction de la foudre », les soustractions de la guerre

Les éditions Delcourt agrandissent leur collection « Les Futurs de Liu Cixin », avec la parution d’un album intitulé L’Attraction de la foudre. Thierry Robin s’y empare d’un récit science-fictionnel dystopique, où le deuil, les conflits géopolitiques et l’obstination scientifique tiennent le haut du pavé.

Le jour de ses quatorze ans, Chen Kun vit un traumatisme qui va conditionner le reste de son existence. Ses parents sont transformés en poudre blanche après l’apparition d’une étrange boule d’énergie. Cette foudre globulaire, puisque c’est ainsi qu’elle se voit baptisée, ne cessera dès lors plus d’exercer une puissante fascination sur le jeune homme, qui entame des études scientifiques dans l’espoir d’en percer tous les mystères.

Dès ses premières planches, L’Attraction de la foudre distille des indications d’ordre culturel ou économique sur la Chine. Les enveloppes rouges distribuées lors des anniversaires ou les quartiers rasés pour y installer des centres commerciaux contribuent à la caractérisation d’un pays en voie de modernisation mais toujours attaché à ses coutumes. L’autre pendant du récit, qui va peu à peu le phagocyter, reléguant le deuil en arrière-plan, n’est autre que la guerre. La Chine s’oppose militairement à une Coalition démocratique composée des États-Unis et de leurs proches alliés. C’est dans ce cadre que les recherches de Chen Kun vont s’accélérer, aboutir et être mises en pratique.

« Pour étudier la foudre globulaire, il faut inventer un nouveau cadre d’analyse. Il faut perdre le sens de la réalité et du plausible. » Et pour cause : cette énergie fait disparaître les individus, peut altérer les systèmes électroniques, semble donner naissance à des fantômes quantiques et voit son étrangeté accentuée, notamment, par des photographies qui se modifient au cours du temps. Patiemment, arrimé à un personnage obstiné et hanté par la mort de ses parents, Thierry Robin livre les secrets de ces sphères orageuses que seules les capacités militaires, en moyens comme en connaissances, permettent d’objectiver.

L’armée ne s’y cantonne pas, elle fait l’objet de descriptions plus larges. On y trouve des généraux espionnant leur fille. Des projets d’armements recourant à des insectes munis de charges explosives ou à des gaz à effets mécaniques. Un environnement opaque, paranoïaque, répondant à des règles très spécifiques. Chen Kun y est immédiatement confronté à un dilemme douloureux : laisser en jachère ses recherches ou prêter main-forte à une potentielle industrie de la mort. « Tu veux vraiment renoncer à la quête à laquelle tu as consacré ta vie et qui peut trouver ici des réponses ? », lui assène-t-on, comme pour le convaincre.

Incapable de renoncer, le jeune chercheur va partir à la rencontre du scientifique russe Alexander Gemov, qui l’accueille à Noksbek, une ville utopique devenue fantôme. Elle a jadis été le fleuron de la recherche scientifique soviétique, sortie de terre dans les années 70, loin de toute forme de vie, par souci de discrétion. En quelques vignettes, Thierry Robin extrait la moelle de la dictature communiste : les lourdeurs administratives et les contraintes politiques ont toujours empêché les initiatives scientifiques valables. Un mur d’ampoules, sis sous un vieil immeuble, semble constituer l’ultime témoin de recherches menées en pure perte mais très consommatrices en vies humaines.

La seconde partie de L’Attraction de la foudre repose davantage sur les applications opérationnelles de la foudre globulaire, sur fond de tensions militaires croissantes. Entre macro-mondes et phénomènes quantiques, les mystères se dissipent, mais Chen demeure enferré dans une position morale inconfortable, qui lui vaudra bientôt la prison. En filigrane, on apprend par ailleurs que des organisations terroristes s’opposent aux essais menés par les forces armées. C’est une science sans conscience, voisine du projet Manhattan (mais pas que), qui transparaît alors.

Dessiné avec soin, fin dans ses descriptions d’un deuil inconsolable ou des conflits géopolitiques, l’album de Thierry Robin ne manque certainement pas d’épaisseur ni d’attrait. Mais sa principale force réside évidemment dans la caractérisation d’un personnage ambivalent, en proie aux dissonances cognitives et aux déterminismes psychologiques. La notion d’éthique, politique ou personnelle, sous-tend l’ensemble d’un récit bien ficelé.

Les Futurs de Liu Cixin : L’Attraction de la foudre, Thierry Robin
Delcourt, novembre 2022, 272 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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