La colline où rugissent les lionnes de Luàna Bajrami: une quête enflammée de liberté

3.5

La colline où rugissent les lionnes est un film de jeunesse, de désir, d’été, mais c’est aussi un film hanté par l’avenir, la mort. Trois héroïnes le peuplent dans un Kosovo hostile aux rêves d’émancipation des jeunes filles. Leur quête de liberté devient alors aussi enflammée que dangereuse.

Le cri 

La colline où rugissent les lionnes est le premier film de Luàna Bajrami, la jeune et excellente actrice de Portrait de la jeune fille en feu ou encore Les 2 Alfred. La jeune actrice et réalisatrice de vingt ans revient dans son Kosovo natal pour filmer trois jeunes filles éprises de liberté et comme brisées dans leur rêve d’émancipation. Un récit de jeunesse que la réalisatrice veut universel : « Je voulais un film à l’image de tous ces jeunes. Je veux qu’on les entende. Je veux qu’on nous entende. Ce village au Kosovo n’est qu’un contexte réaliste, pour conter les tumultes de ces jeunes cœurs fougueux. Li, Qe et Jeta, les protagonistes, incarnent cette jeunesse » (extrait du dossier de presse). Son regard est porté par celui de Léna, qu’elle incarne dans un court rôle, qui observe ces filles, les comprend, mais se rend compte du surplus liberté qu’elle détient au-delà de l’espace sauvage (et de la sauvagerie en elles) qui entoure Li, Qe et Jeta. En effet, Lena (comme Luàna Bajrami) vit en France et ne retourne plus au Kosovo qu’en vacances. Elle partage avec Qe un livre de Zola sur l’ascension et la chute d’une femme, dit-elle, qui n’a fait que « frôler » la belle vie. Léna confie qu’elle a l’impression d’avoir vécu toutes les émotions de ce personnage. Une manière de se définir comme celle qui regarde, qui contemple, tout en vivant des émotions proches de ses amies d’un jour.

Elan

Sur le thème de la fuite, du désir d’ailleurs des jeunes femmes, qu’on retrouve dans des récits cinématographiques tels que Mustang ou Fucking Amal, la réalisatrice fait un film intimiste, touchant et hanté par la mort. Il semble que le cri poussé par les filles sur la colline, et ce dès la première séquence, est comme annonciateur d’une vitalité qui sait qu’elle doit se dépêcher de s’exprimer. Dès lors, tout le film est aussi tendu que solaire. La colline où rugissent les lionnes baigne dans une urgence permanente que son rythme, tantôt lancinant – dans les scènes où les filles sont chez elles ou attendent – tantôt vibrant quand elles s’échappent à trois (avec Zem), tend à faire oublier. Cela n’en rend la dernière tirade/image que plus marquante, déroutante. Li, Qe et Jeta se projettent en avant sans avoir le loisir de planifier leur avenir, elles ne peuvent que chercher à donner un grand coup de canif dans leur quotidien. On pense sans cesse aux adolescentes de 17 filles qui, dans l’éternelle litanie de leur vie, décident de toutes tomber enceinte en même temps. Leur liberté de choix est autant réelle qu’imaginaire, elles se savent aussi condamnées à être mère à 16 ans, mais se veulent ensemble, pour toujours, sans se faire dicter leur conduite.

Bande de filles

Ici, l’attente, le rejet de la société, donnent naissance à un gang, « les lionnes de la colline », par lequel les filles s’offrent une virée. Les filles sont souvent présentées ensemble comme dans des tableaux, des scènes chorégraphiées, baignées de lumière. Là où la maison est un lieu de violence, de peur, la caméra se fait alors plus instable. L’appel du dehors est pur, grand, salvateur. Li, Qe et Jeta dévorent la vie, mais quelque chose les empêche aussi de trop s’éloigner. Comme si elles étaient attirées par cette colline où elles rugissent, ce lieu berceau de leur histoire, de leur désir d’émancipation. Luana Bajrami filme des instants de vie comme volés où l’on voit aussi à travers les yeux des protagonistes. L’idée est de ressentir, parcourir la vie de ces filles, les décors qui les entourent. Une complicité magique les lie, que la réalisatrice filme dans des plans toujours plus au cœur du cercle d’amies. Quelques clins d’œil aussi parcourent le film, comme ce jeu de cartes, symbole d’une sororité consolatrice (on pense forcément à la scène de Portrait de la jeune fille en feu).

Tout au long du film, le spectateur vit au jour le jour avec les filles. Peu à peu, le regard de Léna s’éloigne (elle les découvre) pour devenir celui de la colline qui entourne les filles (nous vibrons avec elles) : « mon but était de permettre de voir et non de montrer. C’est comme si nous étions avec les filles, que nous vivions avec elle, que nous les accompagnions ». C’est ainsi que pendant un instant suspendu nous croyions plus fort que tout, comme Qe, Li et Jeta, qu’un autre destin est possible, libre et fougueux. La musique englobe le film, lui offre un rythme, que l’enchaînement des scènes, des moments vécus, vient accompagner. La colline où rugissent les lionnes est fait de fulgurances, de moments bénis, de violence, de départs nécessaires, mais c’est surtout un premier film généreux, fort et intense.

La colline où rugissent les lionnes : Bande annonce

La colline où rugissent les lionnes : Fiche technique

Synopsis : Quelque part au Kosovo, dans un village isolé, trois jeunes femmes voient étouffer leurs rêves et leurs ambitions. Dans leur quête d’indépendance, rien ne pourra les arrêter : le temps est venu de laisser rugir les lionnes.

Réalisation : Luàna Bajrami
Scénario : Luàna Bajrami
Interprètes : Flaka Latifi, Uratë Shabani, Era Balaj
Photographie :Hugo Paturel
Montage : Michel Klochendler
Production :Vents contraires, Orëzanë Films
Distributeur : Le PacteDurée : 83 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 27 avril 2022

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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