« R.U.R. » : la ronde des robots

Les éditions Glénat publient R.U.R., de la jeune bédéiste tchèque Katerina Cupova, récipiendaire du Golden Ribbon Award dans la catégorie « Meilleur roman graphique ». Le récit, tiré d’une pièce de théâtre séminale de Karel Capek, met en scène une humanité qui va buter avec fracas contre le progrès technique.

Les dystopies sociales mettant en scène des robots sont nombreuses, tant dans la littérature qu’au cinéma. On songe bien entendu spontanément à Isaac Asimov ou Stanislaw Lem, mais on pourrait y ajouter une longue liste comprenant Blade Runner, I, Robot ou encore Black Mirror. En adaptant l’œuvre de Karel Capek en bande dessinée, l’artiste tchèque Katerina Cupova s’inscrit dans leurs pas. Elle propose des planches aux lignes cassées, dominées par des teintes bleues, jaunes et rouges (souvent délavées) et caractérisées par des vignettes tracées à la main, de manière irrégulière. La dimension graphique de R.U.R. est souvent surprenante, puisqu’on découvre des ondulations étranges sur les sols ou les plafonds, des bâtiments à l’architecture improbable et des doubles pages conçues pour imprimer la rétine.

Isolée sur une île qu’elle semble s’être appropriée, l’usine R.U.R. a taylorisé la production d’androïdes, des êtres humains artificiels censés débarrasser l’humanité des tâches ingrates et pénibles. C’est dans ce contexte que se déploient deux lignes directrices évoluant de pair. Les robots pourraient-ils un jour s’affranchir de leur servitude ? Les humains tirent-ils de leur présence le supplément de bonheur escompté ? La Rossum’s Universal Robots, c’est un peu l’ersatz de la Weyland-Yutani Corporation (saga Alien), une compagnie désireuse de s’enrichir en faisant fi de l’éthique et la prudence la plus élémentaire. Car loin de leur île, les dirigeants de R.U.R. ne mesurent pas tout à fait les guerres lointaines dans lesquelles prennent part leurs créations. Sans compter que ces êtres synthétiques qui inondent le monde, paramétrés au plus près des attentes humaines (la sensation de douleur est par exemple minutieusement soupesée), laissent sur le carreau des travailleurs désormais désœuvrés, comme en témoigne ce clochard arborant un carton indiquant « Les robots m’ont pris mon travail ».

Adoptant le point de vue d’Helena, mortifiée par le spectacle de ces robots asservis, avant de s’en accommoder dans une société où ils sont devenus indispensables, le lecteur opère une lente glissade vers la dystopie sociale. Les thématiques sous-tendant l’album de la talentueuse bédéiste tchèque Katerina Cupova sont certes vues et revues, mais leur traitement et leur versant graphique confèrent à R.U.R. un souffle engageant. Au bout de cette lecture, on se demande qui est le plus artificiel entre le robot doué de sentiments nouveaux et l’être humain assisté, ayant renoncé à l’existentialisme en même temps qu’aux efforts, et irrémédiablement dépassé par les créatures prométhéennes qu’il assemble sur des chaînes de montage industrielles. Idéalisme, force de la nature, enfer pavé de bonnes intentions, scientisme aveugle : on trouve dans R.U.R., en abondance, les principes dévoyés et les résistances ou contrecoups qu’ils induisent. C’est peut-être cette leçon, indissociable de la science-fiction, de H.G. Wells à Philip K. Dick, qui forme le cœur battant de ce bel album.

R.U.R., Katerina Cupova
Glénat, mai 2022, 240 pages

Note des lecteurs2 Notes
3.5

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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