« Crossover » : haine de l’autre

Avec Crossover, publié aux éditions Urban Comics, Donny Cates et Geoff Shaw réunissent une panoplie de super-héros dans une Amérique contemporaine déchirée.

Les super-héros et les humains peuvent-ils cohabiter en paix ? Cette question, qui sous-tend X-Men et se trouve en bonne place dans les relectures modernes de Batman, irrigue également Crossover. Initialement, le « crossover » est un événement apocalyptique survenu en 2017 à Denver, au cours duquel les super-héros sont apparus en masse sur Terre, jusqu’à ce que l’un d’entre eux ne s’emploie à les enfermer à l’intérieur d’un champ de force déployé autour du Colorado. Ce dôme à la Stephen King n’a pas mis fin aux combats, puisque les super en étant prisonniers font face à un afflux continuel de nouvelles créatures, dont les intentions ne sont pas toujours des plus louables…

Les autodafés de Fahrenheit 451 prennent ici une forme nouvelle. Dans une Amérique en proie aux tensions inter-espèces, les boutiques de comics sont prises pour cibles par tous ceux qui abhorrent les super-héros. C’est là-bas que notre narratrice, Ellipse, travaille, en compagnie d’Otto. Tous deux se consacrent aux comics pré-crossover, c’est-à-dire ceux qui n’ont pas été altérés par la propagande gouvernementale. L’horizon de l’Amérique a toutefois changé et cette activité constitue un acte de résistance à elle seule. Les écriteaux des manifestants, annonçant que « l’enfer est pavé de comics », suffisent à en attester. Et ceux qui en douteraient encore peuvent se référer à ces quatorze auteurs de bandes dessinées récemment assassinés, ou à la disparition médiatisée de… Scott Snyder et Robert Kirkman.

Cette phase d’exposition, très réussie, comprend l’introduction de deux personnages-clés : Ryan Lowe et Ava Quinn. Le premier est soumis à l’influence d’un père violent, qui est prêt à tout pour déjouer les super-héros. Il apparaît phagocyté par la tutelle paternelle, jusqu’à ce que, missionné, il croise la route d’Ellipse. La seconde est une super issue du crossover et caractérisée par le pointillisme pop de Roy Lichtenstein qui affuble son visage. Comme Ellipse, elle a des enjeux filiaux en suspens. Ces derniers donnent d’ailleurs une profondeur appréciable à Crossover, tout comme la personnalité touchante et parfois borderline d’Ellipse, narratrice confuse et douée d’une humanité qui, confrontée au contexte de l’album, apparaît quelque peu surannée.

Bien ficelé, enlevé, sublimé par l’apparat graphique déployé par Geoff Shaw, Crossover opère des détours par l’Histoire pour mieux sonder la manière dont sont ostracisés et ségrégationnés les super-héros. On découvre ainsi des prisons altérant leurs pouvoirs ou des camps dans lesquels on jette les personnes rejoignant la Terre via le portail mais dénuées de capacités surnaturelles. Au milieu de tout cela figure cette interrogation mi-amusée mi-indignée : « Ils nous détestent mais ils exhibent ces merdes comme des trophées ? » Au Musée national du Crossover trônent ainsi des reliques de super-héros dont la mise en exergue ne laisse rien deviner de l’état de l’opinion publique à leur égard. Le lecteur, en revanche, aura le plaisir de voir se croiser des super-héros Marvel, DC ou Delcourt, dans un récit agréable, bien qu’un peu trop fléché.

Crossover, Donny Cates et Geoff Shaw
Urban Comics, avril 2022, 184 pages

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3.5

Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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