Rue dans Euphoria : Requiem for a (american) dream

Si vous n’avez jamais entendu parler de Rue ou d’Euphoria : pas de panique. Cet article est fait pour vous. Ce mois-ci, le Magduciné a choisi de décrypter l’héroïne chic d’une série choc.

Rue ou la (fausse) petite fiancée de l’Amérique

Passer à côté d’Euphoria relève d’un sacré défi tant la série de Sam Levinson occupe le devant de la scène médiatique. Chaque épisode diffusé fait craquer la toile en générant à lui seul quelques centaines de milliers de tweets enflammés. D’où provient donc cette effervescence collective ? Serait-ce simplement une blague entre ados ? Un prénom suffit peut-être à donner un premier élément de réponse. Il s’agit – si vous ne l’aviez pas deviné – de l’héroïne de la série : l’incroyable Rue (Zendaya).

Si la série n’est pas uniquement centrée sur son personnage, elle constitue, néanmoins, un important fil d’Ariane. Euphoria met en scène une bande de lycéens hauts en couleur, plongés dans les affres de l’adolescence, le tout sur fond de banlieue pavillonnaire américaine. Toxicomane depuis ses 13 ans, Rue consomme toutes les drogues possibles et imaginables. Qu’elle se pique ou avale des comprimés, la jeune fille ne juge que par la défonce. Tout bascule ou presque lorsqu’elle rencontre Jules, une adolescente transgenre nouvellement arrivée dans le lycée. C’est le coup de foudre pour Rue. Et le début d’une histoire d’amour et d’amitié pour le moins compliquée. Dit comme cela, on croirait voir un mauvais remake du film LOL (Laughing Out Loud) (2009) ou de la série canadienne Degrassi, la nouvelle génération (2001-2010). Cette référence n’est pas une simple boutade quand on sait que la série est produite par Drake. Le célèbre rappeur a interprété le jeune Jimmy Brooks pendant près de 7 saisons.

Cette remarque n’est pas tout-à-fait fausse dans la mesure où Euphoria surfe délibérément sur des topoï largement plébiscitées par le monde du 7e art et de la télévision. Sam Levinson assume la démesure visuelle et narrative de sa création. Rue est tout sauf la petite fiancée de l’Amérique. Le personnage concentre à elle seule toutes les phobies de l’Oncle Sam. Elle est l’incarnation d’une jeunesse supposée à la dérive, celle que les médias se plaisent à caricaturer. Le symbole repoussoir de ce que les USA ont en horreur, l’adolescente addict, sorte de cauchemar à la Moi Christiane F. Le comportement de Rue, volontiers excessif, et de ses camarades permet au show runner de saper les fondements d’un idéalisme un peu trop prompt à concevoir la jeunesse de façon manichéenne. Les problèmes abordés dans la série relèvent d’enjeu, voire de débats de société. Rue est le personnage phare de la série autant qu’un animal totem qui permet à Sam Levinson de dénoncer, de façon explosive, l’aveuglement de la société américaine contemporaine.

Rue passe d’une drogue à l’autre. Kamikaze désespérée, la jeune fille recherche la fusion avec Jules aussi bien que le nirvana dans les paradis artificiels. Les effets de la drogue apparaissent, au départ, magiques et merveilleux. La prise d’un cachet devient la promesse visuelle d’un ailleurs fabuleux où le gris du quotidien prend les couleurs de l’arc-en-ciel, tout en paillettes et dorures mordorées. Pourtant, très vite, les choses dégénèrent, l’extase du début cède la place à l’enfer du manque. Rue hurle, frappe, vole, devient méconnaissable. La série aborde la question de la dépendance comme une sorte de course poursuite effrénée et métaphysique, une fuite en avant où Rue tente de se réfugier. La déchéance physique provoquée par le manque se fait ressentir sur le visage poupin de la jeune fille. Euphoria dresse un portrait sans complaisance d’une adolescente plongée dans une spirale infernale qu’elle peine à maîtriser.

Le personnage rappelle, en cela, celui de Marion Silver (Jennifer Connelly) dans Requiem for a dream (2000). À l’instar de Darren Aronofsky, Sam Levinson explore l’addiction sous toutes ses formes. Qu’ils soient en manque de substances ou d’amour, de père ou de reconnaissance, les protagonistes se débattent avec des traumas souvent impossibles à gérer. Bien que sa trame narrative n’est pas nouvelle, Euphoria parvient paradoxalement à être une série littéralement addictive. Il y a du Larry Clark dans l’univers brossé par Sam Levinson. Sauf que les Kids (1995) d’hier n’ont rien à voir (ou presque) avec ceux d’aujourd’hui. Le Show runner crée une œuvre à la mesure de ses exigences artistiques en alliant forme et fonds. Les images filmées se lisent comme des tableaux visuels extrêmement soignés.

Il y a quelque chose d’ouvertement pictural, quasi psychédélique dans Euphoria. Le titre de la série est d’ailleurs bien plus qu’un simple jeu de mot. La série électrise son public. Elle agit comme une sorte d’euphorisant, une véritable drogue. À voir comment les médias en parlent, la nouvelle coqueluche d’HBO est devenue un sujet de société, l’évènement culturel dont on se doit de parler à la machine à café. Les images défilent et impactent la rétine du spectateur. La flamboyante des couleurs, le jeu d’acteur ainsi que la fluidité des mouvements de caméra, tels sont les ingrédients imparables de la recette gagnante d’Euphoria. Tout vrille, dérape, accélère à l’image de l’indomptable Rue aussi imprévisible que ne l’est la série dont elle est l’héroïne superstar.

Zendaya Superstar

La puissance d’impact de Rue auprès du grand public doit beaucoup à Zendaya. L’actrice que l’on ne présente plus n’en est pourtant guère à son coup d’essai. À l’inverse de ses camarades de jeu, la comédienne est une enfant de la balle. Lancée par la série Disney Channel Shake It Up en 2010, Zendaya joue ensuite dans diverses productions télévisuelles, tour à tour accro à son téléphone dans le téléfilm Zapped (2014) ou agente secrète dans la série Agent K.C. (2015-2018). L’histoire aurait pu s’arrêter là. C’était sans compter sur les multiples dons de l’actrice. Car, quand elle n’est pas sur scène pour chanter, Zendaya s’improvise guest star dans le clip de Taylor Switf intitulé Bad Blood (2013). Le début de la consécration arrive en 2017. L’actrice intègre, en effet, la franchise Spider-Man Homecoming et se paye même le luxe de briller, la même année, dans la comédie musicale à succès The Greastest Showman.

Puis arrive Euphoria deux ans plus tard. Zendaya faisait son grand retour sur le petit écran pour le plus grand plaisir de son public. L’actrice y déploie toute la force de son talent. Elle prouve à celles et ceux qui en doutaient, que l’usine Disney est une magnifique réserve de grands acteurs. En incarnant Rue, la comédienne se distingue par la plasticité de son jeu. Zendaya est capable de passer par tous les états en une seule seconde, hurlant puis pleurant dans la même minute. Euphoria offre à l’actrice un écrin qui lui permet sans cesse de surprendre. La série lui a d’ailleurs valu d’être la plus jeune actrice à remporter un Emmy Award, prix qui récompense les meilleurs prestations télévisuelles. Zendaya parvient tant et si bien à incarner son personnage qu’on a presque la sensation de le voir exister hors de l’écran.

Chaque scène de Rue, et plus généralement d’Euphoria fonctionne à la manière d’un punching-ball émotionnel. Le public n’a pas le temps de comprendre ce qu’il se passe à l’écran. La série provoque ainsi des vagues d’émotions et d’euphorie, des descentes autant que des remontées d’adrénaline à l’image de la trajectoire torturée de son héroïne, qui tente de (sur)vivre tout en se donnant la mort. Mine de rien, Sam Levinson insère de la critique là où n’y croirait pas. La mise en lumière d’adolescents volontiers violents, à la fois victimes et bourreaux, constitue une critique ouverte de l’American way of life. Tous les personnages ou presque sont issus de familles dysfonctionnelles qui prennent des allures de mauvaises caricatures marquées par l’absence et l’addiction. Parfois injustement accusée de faire l’apologie de la violence et des drogues, Euphoria s’affirme plutôt comme une dénonciation cynique de la façon dont la société américaine envisage ses enfants.

Bande-annonce – Euphoria

http://www.youtube.com/watch?v=cajLoaFl2Zo

Fiche technique – Euphoria

Réalisation : Sam Levinson
Scénario : Sam Levinson
Production : A24 Television, The Reasonable Bunch, Little Lamb, Dreamcrew, Tedy Productions
Chaîne d’origine : HBO
Interprétation : Zendaya (Rue Bennett), Hunter Schafer (Jules Vaughn), Maud Appatow (Lexie Howard), Sydney Sweeney (Cassie Howard), Jacob Elordi (Nate Jacobs), Alexa Demie (Maddie Perez), Angus Cloud (Fezco O’Neill)
Nombre d’épisodes : 6
Durée 46 – 66 minutes
Pays : États-Unis
Sortie : 16 juin 2019
Genre : Dramatique
Disponible sur Canal + / myCanal

Note des lecteurs1 Note
4.8

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Cotton Queen : au bout du fil

Premier long métrage de la réalisatrice soudano-russe Suzannah Mirghani, "Cotton Queen" suit Nafisa, adolescente élevée dans un village cotonnier du Soudan, tiraillée entre les récits coloniaux de sa grand-mère et l'arrivée d'un homme d'affaires venu imposer ses graines génétiquement modifiées. Un film sobre sur l'émancipation et la mémoire.

Une affaire turque : Famille, je vous tais

Dans "Une affaire turque", Hüseyin Aydin Gürsoy filme moins un thriller qu'une faille : celle d'un homme pris entre deux mondes qui ne lui pardonnent pas d'appartenir à l'autre. Avec une mise en scène sensible, le cinéaste ausculte les stigmates invisibles du transfuge, et fait de Lionel Erdogan un héros fracturé dont le vrai combat n'est pas judiciaire, mais existentiel.

« Spider-Man : Brand New Day » s’entoile encore trop dans le MCU, malgré d’excellentes qualités

"Spider-Man : Brand New Day" marque le meilleur retour du tisseur au cinéma depuis la trilogie de Sam Raimi, porté par des effets pratiques bluffants et un Tom Holland toujours parfait. Mais le film reste plombé par un cahier des charges Marvel étouffant et le retour discutable de Zendaya en MJ.

Le Triangle d’or : sous le palais, la cage

Une jeune femme est embauchée dans un palace saoudien du XVIe arrondissement de Paris. Sa mission : servir la favorite du prince. Les deux femmes, auxquelles s’ajoute le majordome de la demeure, vont s’apprivoiser, réunis par leur condition de captifs volontaires. Un premier long-métrage réussi signé Hélène Rosselet-Ruiz. 

Gavagai, et autres malentendus : du postcolonialisme mou

"Gavagai" entend nous instruire de la grande affaire des rapports post-coloniaux, mais n'aboutit qu'à un petit drame sans aspérité.

Off Campus : les hockeyeurs mis à nu

Après le succès de "L'été où je suis devenue jolie", Prime Video offre avec "Off Campus" une nouvelle romance destinée aux jeunes adultes. La série relate les histoires d'amour de quatre amis hockeyeurs, partageant leur temps entre les études, les matchs et les conquêtes féminines. Malgré son déroulé très convenu, "Off Campus" compose une romance agréable à condition de l'accepter pour ce qu'elle reste : une série ado qui mise sur le sex-appeal de ses acteurs pour attirer ouvertement le public féminin. Oubliable, mais pas déplaisant.

Spider-Noir : dans les toiles de la Grande Dépression

Après des années de flops et de faux espoirs, Sony surprend tout le monde avec "Spider-Noir", disponible sur Prime Video. Nicolas Cage incarne un Spider-Man vieillissant et désabusé dans le New York de la Grande Dépression. Un polar élégant, une esthétique soignée, et une belle réussite qu'on n'attendait plus vraiment.

Harry Hole : Le Prince d’Oslo

Oslo, caniculaire et putride, sert d’écrin à la nouvelle série événement de Netflix : Harry Hole (L'Etoile du Diable). Cette plongée vertigineuse dans l’univers du maître du nordic noir Jo Nesbø tient toutes ses promesses. Scénarisée par l’auteur lui-même, la série emprunte à son œuvre son tempo punk rock, son écriture torturée, sa mise en scène à l'esthétique graphique et ses personnages hantés.