Un autre monde : Lindon et Brizé toujours en guerre contre le système

3.5

Après La Loi du marché (2015) et En Guerre (2018), Stéphane Brizé clôt avec Un Autre monde le dernier chapitre d’une trilogie consacrée au monde de l’entreprise. Un nouveau dilemme moral s’offre à Vincent Lindon, enfin au personnage qu’il incarne. Après avoir cherché un emploi, combattu pour sauvegarder son usine, l’acteur incarne cette fois un patron qui doit licencier, pour la seconde fois en très peu d’années, une partie de ses salariés au nom de la rentabilité du grand groupe qui l’emploie. Un film marqué par la solitude et le besoin de redéfinir l’humanisme pour se (re)construire.

Une vie

Stéphane Brizé réunit à nouveau un couple déjà formé en 2009 dans le délicat Mademoiselle Chambon: Sandrine Kiberlain et Vincent Lindon. Si ce film racontait la naissance d’un amour, Un autre monde, après une série de photographies familiales (dont une qui traduit le passé commun des deux acteurs), parle de la fin d’un couple. Il est question d’argent, d’enfer, de refuser d’être mariée à l’entreprise. D’emblée, la multiplication des angles de vue dans cette scène fait que Philippe, comme plus tard lors des réunions chez Elstronn, est comme encerclé, acculé, il n’a aucune porte de sortie : il doit parler, exécuter. Dès lors, la conversation pécunière devient intime, comme plus tard une conversation purement professionnelle se voudra liée elle aussi à l’intime du personnage. Pourtant, l’entreprise comme le divorce tendent à évincer l’individu. Or, Philippe veut se faire entendre, lui qui est plongé dans la solitude la plus profonde. Solitude d’autant plus marquée par un message (reçu sur son portable) de sa fille qui fait de lui un roi le temps de son anniversaire. « Je sais que tu vas fêter ça avec tes potes… » lui dit-elle. Contraste troublant avec Philippe seul à son bureau qui doit mettre 58 personnes à la porte au détriment de toute logique de sécurité ou d’humanité. Comme dans ses précédents opus consacrés à l’entreprise ou plus largement au monde du travail, Stéphane Brizé ne laisse aucune chance à Philippe de respirer : sa femme demande le divorce, son fils dérape et son entreprise lui demande l’impossible. A côté de scènes où Philippe est en famille (du moins ce qu’il en reste), souvent musicales ou très courtes, on est au cœur du dialogue (faux dialogue) d’entreprise. Ce verbiage souvent aussi pompeux que cruel est une manipulation constante. La plus flagrante étant celle où le grand chef américain, Cooper, félicite d’abord les équipes françaises avant de leur balancer « mais tout le monde s’en branle ». Philippe doit répondre à la demande, rien de plus. Mais c’est trop tard, il comprend dès les premières images, même si sa bouche défend encore le projet, que tout ça est absurde, qu’ils sont devenus fous.

Avant que de tout perdre

Cette radicalité des images et du propos sont le trait commun de la trilogie de Stéphane Brizé (qu’il dit n’avoir pas conçue comme une trilogie dès le départ, que tout a découlé de rencontres de film en film). Dans les film précédents, la même absurdité avait court. La radicalité allait jusqu’au bout dans En guerre avec ce salarié s’immolant dont tout spectateur garde un souvenir glaçant. Au-delà de ce discours sur un monde devenu fou, Brizé tente de proposer justement un autre monde, comme le titre de cet opus le laisse entendre. Cet autre monde où l’on s’intéresse à l’humain, au risque d’être taxé d’idéaliste, au risque de tout perdre. C’est cette humanité-là que Brizé traque dans chaque scène, d’une vidéo où la femme de Philippe s’émeut du visage concentré de son fils à une soirée où la famille tente, par le visage, de faire deviner une marque de voiture. Mais Brizé traque cette humanité aussi chez les personnages incarnés par Lindon (du chercheur d’emploi, au leader syndical en passant par le patron) qui finissent toujours par faire des choix définitifs pour mettre fin au cercle vicieux qui les forcent au pire, comme cet aveu falsifié arraché par des syndicalistes et qui sera le sursaut de trop pour Philippe.

Le discours de Brizé est rodé, il peut paraître rébarbatif, sur ces maisons (une caravane dans La loi du marché) que l’on vend, de ces familles qui se fissurent à ces corps qui lâchent, mais il est aussi documenté, vif, intelligent, jamais complaisant.  C’est finalement Lucas (Anthony Bajon, impeccable) qui incarne le mieux cette absurdité : quand il s’acharne à calculer un temps de trajet, quand il veut absolument récupérer des livres de cours alors qu’il est encore convalescent parce que, l’assure-t-il, il va travailler pour Marc Zuckerberg. Il s’attache encore à ce vieux monde de la compétitivité, qui broie l’humanité, et que Philippe s’apprête, lui, à quitter... « Je suis convaincu que dans La Loi du marché, En guerre, Un autre monde – et je vais rajouter Une vie, qui sont mes quatre derniers films – ces quatre personnages vivent une expérience que les autres personnages des autres films ne vivent pas : une expérience très profonde de désillusion sur la nature humaine. Ils commencent le film avec une idée de l’Homme, et le terminent avec une idée déçue » (Stéphane Brizé dans une interview). Au milieu, Brizé filme avec une grande minutie les rouages et les discours qui noient les hommes pour « une poignée de dollars » et toujours plus.

Dans Un autre monde, il peaufine sa mise en scène, la rend plus forte, plus étouffante. Tout est alors une question de regard, comme lorsque Philippe regarde sa femme s’effondrer sur un parking où elle lui a donné rendez-vous, la caméra est axée vers elle depuis son regard à lui, pour lui dire sa crainte de la suite, scène qui fait écho à celle d’ouverture où les deux étaient face à face. Il y a donc un autre monde possible, mais il faut déjà regarder celui-ci en face et désirer ensuite le regarder autrement pour accepter que nous nous sommes tous plantés et construire d’autres choix, ensemble.

Bande annonce : Un autre monde

Fiche technique : Un autre monde

Synopsis : Un cadre d’entreprise, sa femme, sa famille, au moment où les choix professionnels de l’un font basculer la vie de tous. Philippe Lemesle et sa femme se séparent, un amour abimé par la pression du travail. Cadre performant dans un groupe industriel, Philippe ne sait plus répondre aux injonctions incohérentes de sa direction. On le voulait hier dirigeant, on le veut aujourd’hui exécutant. Il est à l’instant où il lui faut décider du sens de sa vie.

Réalisation : Stéphane Brizé
Scénario : Stéphane Brizé et Olivier Gorce
Interprètes : Vincent Lindon, Sandrine Kiberlain, Anthony Bajon, Marie Drucker, Guillaume Draux, Olivier Lemaire, Christophe Rossignon, Sarah Laurent
Photographie : Eric Dumont
Montage :  Anne Klotz
Sociétés de production : Nord-Ouest Films, France 3 Cinéma
Distributeur : Diaphana
Durée : 96 minutes
Date de sortie : 16 février 2022
Genre : Drame

France – 2021

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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