« Fernand » : the best bear in the world

Vraoum! s’enrichit d’un nouveau titre en prolongeant en bande dessinée les aventures de Fernand, débutées sur les réseaux sociaux.

Ours polaire, mais drôle d’oiseau. Marshall Joe et Wandrille affublent leur antihéros Fernand de toutes les tares. Alcoolique, obsédé sexuel, cheville ouvrière de l’écocide, ne respectant rien si ce n’est son « ça », il vit dans un état d’épicurisme permanent, qu’aucune convention, même la plus universelle, ne saurait venir contrarier. Entièrement muette, dominée par des teintes de gris, Fernand the polar beer (vous apprécierez le jeu de mots) procède volontiers par le comique de caractère, de répétition et de situation. Et pour comprendre à quel point cet ours est égocentré, mû par la jouissance éternelle et détaché de toute valeur morale, il faudrait imaginer un alliage improbable entre Homer Simpson, Randal Graves et Pierce Hawthorne, chacun se voyant expurgé de toute once d’humanité.

On exagère ? Adepte du sexe interespèces, capable de tuer pour mettre la main sur un peu d’alcool, dévorant tout ce qui est comestible, y compris ses compagnons animaux, Fernand se distinguera aussi par le vol d’un engin spatial, la mise à mort d’un alpiniste, l’objetisation du cadavre d’Adolf Hitler ou encore sa propension à déféquer sur tout et n’importe quoi, dont la Statue de la Liberté, le Pape ou une planche de bande dessinée. Si vous percevez dans ces quelques lignes les signes annonciateurs d’un humour régressif et sans rivages, ce n’est pas un hasard. Marshall Joe et Wandrille alignent les récits autonomes – bien que partiellement liés entre eux – en prenant grand soin d’y glisser les pires abjections, parmi lesquelles la sodomie à l’aide d’un périscope, le reformatage des attentats du 11 septembre ou encore la dégustation d’embryons humains.

Fernand est une tumeur. Mais souriante et pleine de bonhomie. La teneur douce-cruelle de cette BD se trouve tout entière contenue dans ce personnage nonchalant, absurde et foncièrement hédoniste. Le lecteur, lui, est invité à passer en revue les actes insensés et asociaux d’un ours aussi attachant que terrifiant. C’est précisément l’audace sans cesse renouvelée des auteurs, dans une sorte de surenchère maîtrisée, qui permet de tenir sur la longueur d’un album sans perdre en souffle et en efficacité. Pour la finesse, on repassera. Mais pour le plaisir fugace, Fernand the polar beer sait parfaitement comment procéder.

Fernand, Marshall Joe et Wandrille
Éditions Lapin/Vraoum!, janvier 2022, 70 pages

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Deauville 2026 : Club Kid, père jusqu’au bout de la nuit

Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.

Deauville 2026 : Test, la force fragile

Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.

Newsletter

À ne pas manquer

Rose de Markus Schleinzer : dans le pantalon, la liberté

Avec Rose, Markus Schleinzer plonge dans l’Allemagne rurale du XVIIe siècle, au lendemain de la guerre de Trente Ans. Dans un noir et blanc austère, presque minéral, Sandra Hüller incarne une femme qui a choisi de vivre sous l’identité d’un homme. Un film d’une grande modernité, dont le minimalisme apparent finit par tout envahir.

Salvation, un petit cru d’Emin Alper

En Turquie, la tension monte entre deux villages. Paranoïa et manipulations religieuses attisent la violence. Adoptant les codes des films de genre, Emin Alper ne parvient guère à convaincre, malgré une photographie de qualité, une interprétation impeccable et un final malin.

L’Âme des guerriers (1994), de Lee Tamahori : une tentative de réaffirmation identitaire

Œuvre sur le déclin culturel des Maoris, ce premier long-métrage de Lee Tamahori propose un portrait sans concession de la misère et de la violence dans lesquelles patauge une communauté déracinée. Aux côtés de La Leçon de piano de Jane Campion, sorti un an plus tôt, cette tragédie grecque doublée d’une œuvre choc a permis de mettre la Nouvelle-Zélande sur la carte du cinéma mondial.

La frappe : Sans les mots

La frappe explore avec une caméra au plus près des visages les cicatrices laissées par un père abuseur. Julien Gaspar-Oliveri signe une œuvre tendue et rugueuse, entre drame intime et chronique familiale. Un film qui déroute par son refus de trancher mais finit par séduire lorsqu'il renoue avec une narration plus ferme. Une proposition fragile, parfois monotone, mais qui s'essaye à une certaine forme.

Utu Redux : quand la vengeance devient un incendie sans fin

Le western maori de Geoff Murphy plonge dans la guerre de Te Kooti, tourné à cru dans le bush néo-zélandais. Entre villages incendiés, humour noir et camps jamais figés, le film capture un engrenage de vengeance coloniale où personne ne reste épargné, jusqu'à une scène finale qui vide le mot "utu" de son sens.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les oranges amères, une image bien choisie

« A l’origine, nous étions des êtres doubles : chaque humain était constitué de deux personnes, unies en un seul corps gigantesque. Notre force et nos capacités étaient d’autant plus grandes et notre pouvoir était tel que nous cherchâmes à rivaliser avec les dieux… »

La femme au portrait, meurtre sur le tournage du film

« VOUS AVEZ BIEN CONSCIENCE QU’ON NE PEUT RIEN TOURNER SANS CE SATANE TABLEAU ? »

« Y a pas de mal à se faire du bien » : sexe en rayon

Un sex-shop, une vendeuse qui en a vu d’autres et Hugo, collègue aussi candide qu’intarissable : il n’en faut guère davantage pour transformer godes, porno, fantasmes et petites misères sexuelles en machine à gags. Sans prétendre révolutionner la gaudriole, cette BD trouve son meilleur carburant dans le télescopage entre la banalité du commerce et ce que ses produits ont de délicieusement embarrassant.