Madres Paralelas : naissance et mort chez Pedro Almodovar

3.5

Pedro Almodovar signe avec Madres Paralelas une œuvre intime, souvent excessive, et liée à l’histoire de son pays. Une histoire de naissances, de morts et surtout de femmes, intimement liée à la quête des origines, d’un passé qui permettra enfin d’avancer.

Telle mère, telle fille

Madres Paralelas, le nouveau film de Pedro Almodovar, c’est d’abord Janis qui photographie un anthropologue et en profite pour rendre sa quête concrète. En effet, Janis cherche à retrouver les restes de son arrière grand-père grâce à  la fouille d’une fosse commune que va orchestrer son futur amant, Arturo. Un arrière grand-père victime du franquisme et que le travail mémoriel de tout un village tente de réhabiliter ou du moins d’enterrer dignement. Cette histoire mémorielle, greffée à une histoire plus intime, intervient alors que l’Espagne s’écharpe autour d’un projet de loi lié à la mémoire du franquisme. Cette quête est filmée par Pedro Almodovar comme une chorégraphie aux allures funèbres (sa conclusion très forte en est l’acmé) dans laquelle Pénélope Cruz incarne une femme endeuillée. A ce travail mémoriel donc, Almodovar ajoute, en parallèle, l’histoire de deux mères liées par la naissance de leurs deux filles, le même jour, dans la maternité où elles partageaient une chambre. Toutes deux affrontent seules leurs grossesses et leurs maternités respectives puisque les pères sont démissionnaires. Almodovar orchestre, avec un sens des dialogues toujours au sommet, une histoire d’amitié féminine et d’intrigues secrètes. S’il les malmène, les femmes qu’il filme sortent toujours la tête haute. Sans oublier son humour, le réalisateur espagnol continue sa quête personnelle de la maternité avec une force mélodramatique propre à son cinéma chaleureux et excessif. Tout est cadré, ouaté, millimétré, et pourtant c’est la liberté et l’audace qui respirent de tous les plans du cinéaste.

Douleur et réparations

Il n’est pas ici question d’art, de cinéma comme dans son précédent film Douleur et Gloire, mais toujours d’intimité, de douleur et de désir d’avenir. Pour cela, il faut affronter le passé, changer.  Almodovar se raconte à travers ce long métrage, Madres Paralelas, dont on entrevoyait l’affiche dans Etreintes brisées. Est-ce ainsi le fruit d’une lente maturation ? En tout cas, le travail d’écoute, de recherches et l’élan vers les visages et les voix blessés par la mort, est d’une grande beauté. Il y a un travail quasi documentaire très fort au cœur du film, des rencontres qui répondent comme en écho à la rencontre des deux femmes. Almodovar ne se contente pas de parler de son pays, de son lien avec son passé, il écrit aussi une grande histoire de transformation. Si Penelope Cruz alias Janis semble tirer les ficelles de l’intrigue, c’est bien à Ana (Milena Smit) qu’Almodovar apporte toute son attention. C’est elle qu’il fait sortir de sa chrysalide, elle qui s’extirpe du drame pour aller vers la lumière. De son enfant maudit, issu d’une agression sexuelle racontée avec un humour noir propre à Almodovar, qui n’en redonne pas moins toute leur cruauté aux faits, Ana est un modèle d’émancipation. C’est paradoxalement en devenant mère qu’Ana devient quelqu’un en quittant sa propre mère, qu’elle sort de sa léthargie. La transformation est physique certes, toujours cadrée avec sens inouï du détail (la glace à la fraise !), mais surtout psychique. A ses côtés, Janis perd un temps pied mais tient grâce au chemin qu’elle a dessiné face à elle. Les scènes sont tour à tour savoureuses, mélodramatiques, émouvantes. La force de Madres Paralelas est dans sa vitalité, son irrévérence, ses excès et cette capacité à donner la part belle à ses personnages. Ana et Janis restent dignes face aux drames intimes et collectifs qui les traversent. Douleur et Gloire n’était donc pas un testament, mais ouvrait un chapitre dans lequel Pedro Almodovar affronte les fantômes, les rend vivants et intenses. Peu à peu, Pedro Almodovar parvient en effet à rendre palpable la quête de Janis et des villageois qui l’entourent, en intensifiant son regard sur le sujet, sans pour autant mettre de côté les deux mères du film, mais en faisant simplement bouger le curseur de son regard sur elles. « Et même si je raconte l’histoire de ces deux maternités qui sont très différentes, et toutes les péripéties qui entourent la relation de ces deux mères, cet élément des fosses communes a tellement de force qu’il prend peu à peu le pas sur ces deux mères dans l’histoire » expliquait Pedro Almodovar sur LCI.  Il semble donc que la quête collective soit habilement mêlée à l’intime et donne une nouvelle force au cinéma de Pedro Almodovar.

Madres Paralelas : Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=bqgU0g6WwQs&ab_channel=PeopleCineNews

Madres Paralelas : Fiche technique

Réalisateur : Pedro Almodovar
Scénario : Pedro Almodovar
Interprètes : Penélope Cruz, Milena Smit, Israel Elejalde, Aitana Sanchez-Gijon, Rossy De Palma, Julieta Serrano
Photographie : José Luis Alcaine
Montage : Teresa Font
Producteurs : Augustin Almodovar, Esther Garcia, Barbara Peiro, Diego Pajuelo
Sociétés de production : El Deseo, Remotamente Films
Distributeur : Pathé
Genre : Drame
Durée : 120 minutes
Date de sortie : 1er décembre 2021

Espagne – 2021

Festival

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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