Les Soeurs Wachowski: Matrix, dessous d’une oeuvre unique, iconique et sans égal

A peine 10 films en 20 ans, et pourtant, un succès fulgurant dès les premières œuvres, les sœurs Wachowski, Lana et Lilly nous immergent depuis la fin de la décennie 90 dans des univers dystopiques fascinants. La Saga Matrix, dont un 4e volet est prévu ce décembre 2021, V pour Vendetta ou bien la série malheureusement annulée Sense8, toutes sont le reflet d’une imagination débordante. Retour sur leur premier succès cinématographique majeur : Matrix.

Dans l’industrie cinématographique, le réalisateur ou la réalisatrice donne forme à une histoire. Si nous regardons les différentes adaptations de Dracula par exemple, beaucoup séparent la créature de Murnau, de celle de Coppola, ou bien de celle de la NBC avec Jonathan Rhys Meyers. Ce qui rend ces adaptations si différentes, malgré un point de départ similaire, c’est la vision du réalisateur.

Pourtant, avec les sœurs Wachowski, nous avons un tout autre cas de figure. Elles réalisent des films qu’elles ont écrits elles-mêmes : leurs scénarios sont des originaux. Elles ont fait une seule adaptation, Speed Racer, et cela a été un échec. Par contre, leur trilogie Matrix est devenue culte dans la pop culture pour les divers messages qu’elle véhicule. N’importe quel spectateur y trouvera son interprétation et c’est ce qui en fait une œuvre intéressante pour notre analyse. Nous nous concentrerons dans cette analyse sur le premier volet.

Synopsis : Neo, un hacker, est contacté par un individu appelé Morpheus, qui le recrute dans son équipe qui a pour but de détruire la Matrice qui maintient les humains à l’état végétatif, dans une « réalité » que des IA ont créée.

Nous arrêterons le synopsis ici pour ne pas gâcher le film. Dès sa sortie, le succès est au rendez-vous, avec $466,364,845 de recettes dans le monde entier jusqu’au 18 Septembre 1999 (la date est importante pour la suite de notre analyse.) Son impact sur la culture cinématographique et populaire est considérable. Les scènes sont parodiées dans d’autres films à peine quelques années après (Shrek en 2001, Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre en 2002), et plusieurs éléments du film sont interprétés par les complotistes comme des messages, en plus d’être devenus des éléments de langage.

Avec au casting Keanu Reeves dans le rôle de Neo, Laurence Fishburn dans le rôle de Morpheus, Carrie-Ann Moss dans celui de Trinity et Hugo Weaving dans le rôle de l’agent Smith, on ne pouvait pas réellement penser ni faire mieux. Même si Keanu Reeves n’a pas été envisagé le premier, tout comme Laurence Fishburn, ils se sont révélés bien plus intéressants que les autres choix anticipés.

Ce qui nous enjoint à choisir ce film dans cette rétrospective sur les réalisatrices est définitivement le set varié de symboles et d’inspirations fondues dans le patchwork chamarré que représente ce film. Mais aussi, d’après leurs propres dires, qu’il émane de leur propre expérience personnelle.

Esthétique cyberpunk

L’univers du film est ancré dans un monde à l’esthétique cyberpunk, c’est-à-dire qu’il est situé dans un cadre spatio-temporel proche. En l’occurrence, le film commence en Février 1998, et s’achève le 18 Septembre 1999, soit la date de l’arrêt du box-office, dans notre propre réalité.

Ce genre inclut bien évidemment des thématiques dystopiques avec  la création d’une « réalité » par la Matrice, ce que tentent généralement de faire les régimes autoritaires, en manipulant les faits et les événements historiques par exemple. En cela, 1984 de George Orwell pourrait être une inspiration pour le film.

Mais le cyberpunk inclut aussi les thématiques liées au hacker, à de grandes entreprises mondiales sans moralité ni éthique qui endorment les populations et les exploitent et les IA, qui sont ici symbolisées respectivement par Morpheus, Neo et leur équipe, les agents Smith, Brown et Jones et les IA qui ont créé la Matrice.

On peut aussi noter par rapport à ces caractéristiques le côté humain « amélioré » par la technologie, par le port de prothèses qui ont remplacé des membres, ou comme ici, le fait que Neo, Trinity et tous les autres acquièrent des disciplines comme le kung-fu, le taekwondo et le pilotage d’hélicoptère, par des logiciels qui sont installés dans leur cerveau. On peut aussi parler des drôles de tuyaux et trous en métal que les personnages ont dans le corps et qui sont utilisés pour acquérir leurs disciplines variées et qui auparavant leur servaient à être nourris dans la matrice.

Enfin, un des derniers critères est le personnage principal qui est un héros anti-héros. Neo est un hacker, il est solitaire, ne passe pas son temps à aider la femme et l’orphelin, mais à vendre des logiciels à des gens douteux. Il travaille dans une grande entreprise mais plus par soucis de couvrir ses activités illégales pour lesquelles il a été épinglé que par envie de se racheter de ses anciens méfaits.

Voilà donc l’esthétique du film, sombre, anarchique malgré une apparente normalité et où tout n’est qu’une illusion pour le personnage comme le spectateur.

Mythologie grecque

La mythologie grecque est très présente dans le film à commencer par la présence de Morpheus. Morpheus est le nom latinisé du dieu grec Morphée. Ce dieu du sommeil est contrairement à Hypnos, un dieu des rêves, et notamment des rêves prophétiques. Le dieu Morphée endort les humains par le pavot, graine qui est réputée pour son usage médical en donnant la morphine, mais aussi…l’opium.

Morpheus dans le film, propose à Neo deux pilules, une rouge et une bleu, la rouge le réveillant de la matrice et la bleu le laissant endormi dans la « réalité » de ces machines. Par cette action, il incarne ce que le dieu grec était, un messager dans les rêves, qui apporte la prémonition (et donc l’éveil) ou le sommeil. À cela, nous pouvons ajouter que Morpheus, en qualité de dieu de l’éveil ici, voit l’arrivée de Neo comme l’élu.

Bien plus encore, le recours à l’Oracle dans le film, censé confirmer à Neo son destin. Il y avait diverses formes d’oracles en Grèce Antique, mais le recours le plus important de l’antiquité se faisait chez la Pythie, à l’oracle de Delphes, sanctuaire du dieu Apollon, encore présent aujourd’hui. Dans Matrix, cet oracle joué par l’actrice Gloria Foster, est assis sur un tabouret. Traditionnellement, les pythies sont représentées assises sur un tabouret, au-dessus d’un trou d’où sort de la fumée qu’elles inhalent et qui inspirent leur prédiction.

Il y a aussi le nom « Neo ». Le nom du héros vient du grec « néos » qui veut dire jeune, mais qui signifie aussi « nouveau ». En cela, et par son action dans le long-métrage, il représente une nouvelle ère, un renouveau, l’élu qui changera tout.

Jésus et la Matrice

Pendant le visionnage, il a été frappant de constater la similarité de l’histoire entre néo et Jésus en tant qu’élus, et messagers. Plusieurs petites références sont disséminées ça et là, par exemple, Choi, le client de Neo, l’appelle son « Personal Jesus » en référence à une chanson de Depeche Mode. Si en plus nous faisons attention aux paroles de celles-ci, cela donne : « ton propre Jésus personnel, quelqu’un qui écoute tes prières, quelqu’un qui en a quelque chose à faire, ton propre Jésus personnel, quelqu’un qui écoute tes prières, quelqu’un qui est là. Te sentant inconnu, et tout seul, chair et os à côté du téléphone, décroche le combiné et je ferai de toi un croyant. »

Ajoutons à cela le fait que Neo meurt à un moment du film face à l’agent Smith et qu’il ressuscite plus fort et éveillé que jamais, avec des pouvoirs exceptionnels. Il y a tellement d’analogies et de métaphores possibles. La seule ville résistante du monde chaotique s’appelle Sion, Neo et ses compagnons sont trahis par Cypher, comme Judas l’a fait.

Et que dire de Trinity ? son prénom se suffit à lui-même, elle est l’allégorie de Marie-Madeleine, qui, pour certains auraient été la compagne de Jésus.

Down the rabbit hole

Cette métaphore est l’une des plus importantes de Matrix.  Littéralement, cela veut dire « tomber dans le trou du lapin ». Ce lapin, est celui d’Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll. Lorsque Morpheus invite Neo dans le monde réel, il prépare Neo en lui disant premièrement de suivre le Lapin Blanc qui sera sur l’épaule de Dujour puis, qu’il va tomber dans le trou du lapin.

Cette expression anglaise a plusieurs significations : elle signifie d’abord qu’on va tomber dans quelque chose qui nous dépasse totalement, qui n’est pas du tout comme nous avions cru. Cela veut aussi dire s’investir dans quelque chose d’une manière si intense, jusqu’à ne plus avoir de vie sociale, et enfin, c’est une expression pour dire qu’on a été dans un trip après absorption de drogues (généralement hallucinogènes). Dans tous les cas, la Matrice dépasse totalement ce que Neo aurait pu imaginer, et son investissement dans la cause de Morpheus ne lui permet pas d’avoir un chemin de vie normal. Nous pouvons aussi nous demander si tout le film « Matrix » n’est pas la représentation d’un trip hallucinogène…

Les Wachowki et le cinéma Asiatique

Il est aussi clair que le cinéma asiatique a beaucoup inspiré les sœurs Wachowski. En attestent les diverses scènes de combat martiaux, plus présentes que celles d’armes à feu.

Pour les scènes de combats, les Wachowski ont fait appel à Woo Ping-Yuen qui a notamment travaillé sur Tigre et Dragon et Kill Bill. Les Sœurs Wachowski ont semble-t-il accepté toutes les requêtes du maître, dont : entraîner quatre mois les acteurs avant le début du tournage et avoir le contrôle total sur les scènes de combat et les cascades, ce que les réalisatrices ont accepté.

Mais il y aussi des références au cinéma d’animation, notamment Ghost in the Shell avec les graphismes verts en katakana inversés et les scènes d’action. Akira a aussi été une inspiration pour les scènes d’actions. On peut aussi supposer que beaucoup d’animes de l’époque de type « Mecha » (avec des robots) comme Evangelion ont pu inspirer, ne serait-ce que par l’univers cyberpunk et en cours de devenir apocalyptique. En effet, dans Evangelion, nous sommes dans un futur proche, où bien que le monde semble ordonné, il y a eu le premier impact, qui a détruit le monde et le combat se fait contre des créatures appelées « Anges » qui ont quelque chose d’indestructible, comme les sentinelles qui pourchassent inlassablement Neo. Néanmoins, cet aspect se fera plus prégnant dans le 3e volet durant l’attaque par les IA sur le bastion de Sion.

 

Matrix: L’histoire d’un coming-out transgenre?

Comme signifié dans l’introduction, Matrix est un film qui donne possibilité à plusieurs grilles de lecture. L’une d’elles connait un essor considérable actuellement car elle est intimement liée à l’histoire personnelle des réalisatrices Lana et Lilly Wachowski: Matrix est l’histoire d’un coming-out transgenre.

Lilly Wachowski dans une interview  à Netflix le confirme et affirme: « Je ne sais pas à quel point ma transidentité était présente dans mon inconscient lorsque nous écrivions le scénario […] mais Lana et moi existions dans un espace où les mots n’existaient pas, nous vivions dans un monde d’imagination. C’est pourquoi je me suis tournée vers la science-fiction et la fantaisie et pourquoi j’ai joué à Donjons et Dragons »

Le fait que Neo ait du mal à s’adapter à la société ou certaines répliques qui pointent le fait que Neo mènerait « une double-vie », l’arrivée de Morpheus qui serait une personne transgenre qui va conseiller Neo, Cypher qui serait la société violente et transphobe, l’agent Smith qui serait une personne transgenre qui se renie et qui n’arrive pas à sauter le pas et accepter ce qu’il est, sont de bons arguments à cette théorie. Et comme Lilly Wachowski le fait remarquer, vingt ans auparavant, le monde n’était pas encore ouvert à la transidentité ni à faire une place à la communauté. Cela reste un combat actuel car la communauté transgenre a un des taux de suicide les plus élevés au états-unis, avec 42% de femmes transgenres et 46% d’hommes transgenres ayant déjà tenté de se suicider.

Donc, qu’un univers aussi élaboré soit la métaphore d’une cause aussi importante depuis une vingtaine d’années est d’une importance capitale. Elle touche un public plus large et sûrement plus apte à comprendre un sujet dont on ne parlait pas à la fin du siècle dernier.

 

Conclusion

Nous avions encore beaucoup à dire sur le premier volet de Matrix. Nous pouvions parler des répliques de l’agent Smith, des tirades de Morpheus, de son style de réponse, de l’utilisation des chiffres , de la musique, des effets techniques. Nous aurions pu parler de la philosophie avec l’allégorie de la caverne de Platon. Nous aurions pu parler des faux raccords, des erreurs faites par les réalisatrices, détailler l’entrainement et l’apprentissage des acteurs à la maîtrise de l’univers. Malheureusement, il est impossible de citer toutes les théories et tous les aspects de ce long-métrage.

Matrix est une toile beaucoup trop bien tissée pour venir en défaire tous les noeuds. Et en cela, nous apprécions la complexité de l’oeuvre et nous encourageons fortement à sa découverte, car elle pousse à la réflexion comme dans un dialogue entre Neo et Morpheus où lorsque l’un pose une question, l’autre répond par une autre question pour creuser en profondeur un sujet.

Comme certains manga-kas, Lana et Lilly Wachowski en créant cette trilogie, ont créé un univers étendu et infini, à l’instar d’un Toriyama ou d’un Miura, elles ont créé l’oeuvre culte, qui écrit leur patronyme dans l’histoire du cinéma. Oeuvre de genre, ouverte, inclusive, avec des grilles de lectures diverses, elle est et restera l’exemple parfait de film intelligent qui s’inscrit dans un univers, inclut diverses références, sans que cela ne paraisse trop gratiné, ni iconoclaste.

Fiche technique

Réalisatrices: les wachowski
Scénaristes: les wachowski
Directeur de la photographie: Bill Pope
Musique:  Don Davis
Costumes : Kym Barrett
Durée: 136 minutes
Langues: Anglais
Année: 1999

 

 

Sources pour rédiger cet article:

Comment « Matrix » a fait passer la pilule du complotisme, William Audureau et Damien Leloup -Lemonde- ; cyberpunk –wikipedia– ; Morphée –wikipédia– ; pavot –wikipédia– ; Yuen Woo-ping –Wikipedia– ; Decoding the Transgender Matrix: The Matrix as a Transgender Coming Out Story – themarysue– ; Matrix –ImDb– ; Crédit image –ImDb– ; Interview de Lilly Wachowski par Netflix –allociné– ; down the rabbit hole –urban dictionnary–  ; pourquoi un tel taux de suicide chez les trans américains? –Slate-; personal jesus traduction – lacoccinelle –

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