Petite maman de Céline Sciamma : fulgurance de la simplicité

4.5

Céline Sciamma a rencontré un succès critique, international et public avec Portrait de la jeune fille en feu. Elle y parlait de feu intérieur, mais aussi et surtout de regard, de rencontre. Son film est devenu un hymne. Comment rebondir après cela ? En choisissant la simplicité, la vérité et en se tournant, encore et toujours, du côté du cinéma et de ses émotions brutes. Petite Maman, n’est que cela : un concentré d’émotions, de petites douceurs qui se déballent les yeux grands ouverts, le sourire aux lèvres. On en retient l’authenticité, le calme et toujours cette force du regard porté sur soi et les autres, surtout la bouleversante beauté de la rencontre amoureuse, amicale ou tout simplement familiale. On ne choisit pas sa famille, mais on peut apprendre à l’aimer vraiment, à la recréer sans cesse, à l’étonner et à s’étonner d’elle.

« Enfant loin de toi, enfin avec toi »

Nelly est avec sa mère lorsque celle-ci doit vivre un second deuil accolé au précédent : vider la maison de sa mère après sa toute récente mort. La petite fille voit sa mère lui échapper alors qu’elle ne garde de sa grand-mère qu’une canne qui a « l’odeur de sa main » dit-elle. C’est cela que va raconter Céline Sciamma après trois autres films sur l’enfance (en tant que réalisatrice ou scénariste) : Naissance des pieuvres (2007), Tomboy (2010) et Ma vie de courgette (2016). Ces trois petites fantaisies racontaient un moment de la vie, des choix. Pour Nelly aussi quelque chose se dessine. Elle voit sa mère partir et décide d’aller sur les traces de son enfance, puisque c’est après tout dans sa chambre d’enfant qu’elle dort pour quelques nuits. Dans cette maison que l’on vide, elle trouve des traces du passé et s’étonne de ne rien savoir de l’enfance de ses parents, autre que des « petites histoires ». Elle veut connaître leurs peurs, leurs émotions intimes, en somme pouvoir les regarder. Savoir regarder, savoir marcher sont des choses si naturelles qui prennent ici tout leur sens. C’est en déambulant que Nelly rencontre Marion à l’endroit même où sa mère a construit une cabane à huit ans. C’est en regardant bien que Nelly découvre Marion, sa petite maman. Tout cela est le prétexte à un conte onirique où les joies et fantasmes de l’enfance ressurgissent. Dans la maison (au double visage passé et présent), tout entre dans le fantasme de Nelly, un placard que l’on ouvre à tâtons, une panthère noire dans la nuit, des bols où boire un chocolat chaud…

La vie en plus beau

Le choix de Céline Sciamma est étonnant car il est celui de la simplicité. Elle décide de nous montrer la fulgurance de moments doux, tout n’est ici que calme et volupté. C’est une transition magnifique au portrait dressé dans son film précédent, à nouveau nous regardons à travers les yeux de Nelly. Elle regarde, elle est regardée. Et ce jeu de regards, de miroir (les deux actrices sont jumelles) fait grandir autant l’une que l’autre (la dernière scène du film et les révélations faites la nuit qui la précède le prouvent). Le dispositif est d’une extrême simplicité, c’est une fantaisie pleine de tendresse. C’est une forêt qui, à la manière de Mon voisin Totoro, réunit deux petites filles dans un espace temps réinventé. Autour de la cabane et d’autres objets réunis avec soin, les deux gamines jouent, s’inventent sans cesse et se rêvent plus tard (même si pour l’une les choses sont déjà scellées, Céline Sciamma parvient à nous faire croire que tout est encore possible). Il est ainsi troublant de voir Marion rencontrer le père de Nelly, comme si les choses pouvaient en être gâchées d’avance. Il est certain pourtant que le film se regarde comme une boucle temporelle où tout ce qui se joue s’est déjà joué et se jouera encore. Pourtant, pour Nelly, c’est l’instant présent seul qui compte. Elle sait que ce moment précieux ne sera vécu qu’une fois et donc elle en profite à fond. Si la sororité a un sens pour Céline Sciamma, elle sait la réinventer, comme elle réinvente son cinéma, à chaque film.

Intimité créative 

La réalisatrice arpente des lieux intimes, ceux de sa propre enfance (on y redécouvre encore une fois L’Axe majeur de Cergy Pontoise, déjà filmé dans Naissance des pieuvres) et bouleverse par des images si personnelles qui deviennent sous nos yeux des instants de cinéma. Car Petite Maman fait ressurgir des souvenirs enfouis en nous, des désirs de création. Le film remet au centre également la toute puissance de la nuit dans l’enfance, avec ce fantasme des ombres qui font peur et qui fascinent. Mais aussi cette capacité à abolir les barrières, il suffit de dire « bonjour » pour se rencontrer de nouveau. A ce propos, les « au revoir » dans le film ont une importance capitale, autant que les signes de la main pour se saluer. Car ces deux moments encadrent le temps : ils sont un début et une fin, ils permettent de ne pas regretter. L’au revoir appelle au souvenir, quand le bonjour appelle à la rencontre, au regard vers l’autre.
Céline Sciamma filme la vie qui se structure avec le petit déjeuner, les rituels d’une journée. Les sons sont omniprésents et deviennent une musique que Céline Sciamma ne fait résonner réellement qu’une seule fois pour une chanson (La musique du futur) dont les résonnances ne sont pas sans rappeler le chant des femmes autour du feu dans Portrait de la jeune fille en feu. Mais c’est le calme qui domine, cette attention aux détails, à la mise en scène (sur laquelle Nelly a une grande influence puisque ce sont ses déambulations qui sont mises en scène). La maison se vide, le deuil commence, mais loin de nos regards. Ce qui compte c’est ce moment dans la vie de Nelly, cette rencontre avec sa mère, mais aussi en arrière-plan, les instants avec son père. Un personnage masculin très positif (comme celui de Tomboy) plus important qu’il n’y paraît. L’émotion peut venir à tout moment, de détails qui nous font rire, à d’autres qui nous emmènent dans une émotion plus souterraine, plus intime.

En filmant trois générations de femmes sans en dire autre chose que le moment où elle les prend, Céline Sciamma livre une œuvre délicate, douce et d’une simplicité magnifique. Son Petite Maman est une nouvelle image manquante, une nouvelle réinvention. Le récit de cette mère et de cette fille qui se rencontrent au même âge est le récit d’un rêve qui se réalise. C’est un moment rare et précieux et cela en devient un moment de cinéma suspendu et bouleversant.

Petite Maman : Bande annonce

Petite Maman : Fiche technique

Synopsis : Nelly a huit ans et vient de perdre sa grand-mère. Elle part avec ses parents vider la maison d’enfance de sa mère, Marion. Nelly est heureuse d’explorer cette maison et les bois qui l’entourent où sa mère construisait une cabane. Un matin la tristesse pousse sa mère à partir. C’est là que Nelly rencontre une petite fille dans les bois. Elle construit une cabane, elle a son âge et elle s’appelle Marion. C’est sa petite maman.

Réalisation : Céline Sciamma
Scénario : Céline Sciamma
Interprètes : Joséphine et Gabrielle Sanz, Nina Meurisse,  Stéphane Varupenne, Margot Abascal
Photographie : Claire Mathon
Montage : Julien Lacheray
Production : Bénédicte Couvreur, Cécile Négrier
Sociétés de production : Lilies Films, France 3 Cinema
Distributeur: Pyramide Distribution
Genre : Drame
Durée : 72 minutes
Date de sortie : 2 juin 2021

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Chloé Marguerittehttps://www.lemagducine.fr/
Diplômée en journalisme de l'ESJ Paris, je suis passée par mille et une péripéties culturelles et littéraires au cours de mes études : théâtres, ciné et prépa avant de débarquer à Paris pour me lancer dans le journalisme et la communication. Passionnée par l'art en général et par le cinéma en particulier, j'écris principalement des critiques et autres analyses filmiques.

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