Titanic (1997) de James Cameron : l’autre procès de la bourgeoisie

Au moment où le Titanic coule devant les caméras de James Cameron en 1997, il emporte avec lui un Monde coupé en 3 classes, dans lequel une bourgeoisie cintrée y a joué une très belle pièce de théâtre. Pour ceux qui n’ont pas pu aller sur les chaloupes, il est tragiquement temps avant les autres de retenir son souffle : un destin funeste les attend tous.

Synopsis : Southampton, le 10 avril 1912 : le paquebot le plus grand et le plus moderne du monde, réputé pour être insubmersible, le Titanic, appareille pour son premier voyage. Quatre jours plus tard, il heure un iceberg. A son bord, un artiste pauvre et une grande bourgeoise tombent amoureux.

De Jack London à allociné

Tous les Jack et Rose ne se rencontrent-ils que dans les fictions ? De Roméo et Juliette à Coup de foudre à Notting Hill en passant par les Aristochats, ces grandes histoires d’amour naissent d’un grand malentendu et leur passion immole un cadavre : la bourgeoisie. Dans ce synopsis d’allociné, qui distribue les éléments connus de tous, la confrontation entre la culture et la bourgeoisie est incontournable. Elle est très vivante dans le chef d’oeuvre de Jack London, Martin Eden, quand gauche, le jeune homme donnant son nom au roman trimballe ses épaules dans un pompeux intérieur bourgeois, invité à y entrer après avoir sauvé une belle jeune première. Bêtement, il ne se sent pas dans son élément et craint alors de casser une tasse, une vitrine,  d’un mouvement brusque et animal. Jack Dawson, lui, est aussi une pile d’énergie, moins balourde : il joue sa vie au poker, triche un poil, récupère un billet, prêt à passer une nuit dehors. Heureux, il hurle comme un enfant de 5 ans lâchant des « Wouhou » assez réguliers dès ses premières minutes sur le bateau. Et personne ne s’en plaint, ce qui peut apparaître surprenant.

L’enfant et le bourgeois

S’il y a si peu d’enfants dans Titanic, qui pourraient gêner Jack quand il vient faire l’idiot sur la proue, c’est parce qu’il a décidé de tous les jouer, à lui tout seul. La bourgeoisie dans Titanic combat l’enfance, refuse toute idée de folie, de créativité, génératrice d’instabilité. Si Rose a menacé de se suicider, on le tait, discrètement, par l’entremise d’un serviteur dévoué, incarné par David Warner, strict et droit comme un I. On ne badine pas avec les gosses. Ni avec le suicide.

Une bourgeoisie stricte, corset âme

A ce titre, la scène du corset est révélatrice de ce que James Cameron utilise comme cliché pour mettre en scène ces milieux bourgeois comme un vecteur de rejet. Rose se pomponne, devant un beau miroir, quand Frances Fisher, jouant sa mère, prend la place soudaine d’une servante pour lacer le corset de sa fille. Maigre, les traits tirés, elle enserre celle qu’elle voit comme une jeune ingrate, incapable de se faire aux avances d’un jeune premier fortuné apte à sauver sa famille en faillite, pour littéralement l’étouffer à l’écran en représailles. Qui n’a pas soufflé ou réagit en ouvrant de grands yeux quand la mère le lasse une fois de trop ? Le corset enserre le personnage, redresse les illusions d’une classe sociale paumée, encore une fois dans un grand film historique.

Les feux de l’amour

La bourgeoisie brille dans Titanic d’un feu presque éteint, moins flamboyant que ceux de l’amour, malgré la présence pour un plan de Victor Braeden, l’éternel interprète de « Victor » dans la série phare de l’après-midi, maintenant des matinées sur TF1 (ne me demandez pas pourquoi je connais ces horaires). Lors d’une courte scène, d’un plan à peine, le John Jacob Astor cherche, songeur, l’origine de la famille fictive nouvellement fortunée que Jack Dawson vient d’inventer, roublard, l’autorisant à manger à la table des rois. Et, après un instant, oui, il semble à ce grand Mr Astor, financier et riche magnat, qu’il le connaît…  Derrière ces yeux mi-clos, songeurs, on imagine un temps de grandes compétences, un génie : non, il n’y a derrière ce rideau qu’un non-sens total, à l’image même de cette Tour Eiffel flottante traversant un océan. James Cameron filme dans Titanic une bourgeoisie cintrée, stupide, comique :  inconsciente de sa propre chute, magnifique dindon de la farce.

Usual suspect

Quand Jack Dawson est récompensé à table d’avoir sauvé Rose, il a cette réflexion puissante lors du dîner mondain, d’une éloquence renversant les montagnes : « il faut que chaque jour compte ». En fait non. Cela sonne plutôt creux. Mais malgré tout, la réplique permet de constater que si le héros même du film n’est pas plus brillant que le bourgeois cintré qui abandonne ses femmes pour aller boire un brandy, il est définitivement plus charismatique que celui perçu unanimement comme le mal incarné, dans tous les angles, qui provoque l’inéluctable catastrophe. Quoi, il n’y pas assez de canots ? On en limite le nombre, pour l’argent. Les icebergs ? On accélère pour que le capitaine remporte le ruban bleu, le trophée de la traversée de l’Atlantique la plus rapide, au mépris du danger, dans un nombrilisme tout petit bourgeois. Les cloisons étanches? Finalement pas assez nombreuses, pas assez hautes, on n’aurait jamais imaginé que… Et puis les autres en paieront le prix.

La vengeance au deux visages

Ces figures bourgeoises tissent dans le plus gros blockbuster du 20ème siècle un spectre assez large du procès de la bourgeoisie au cinéma. Moins fin que Chabrol, moins tendre que Jack London, qui faisait exprimer par Martin Eden l’incompréhension pour un homme du peuple devenu érudit que cette classe sociale, ayant les moyens, la culture et l’argent ne fasse rien de mieux que de compter ses sous comme un Picsou aigri et inculte. Chez James Cameron, ces bourgeois là ne font que se pavaner, sourire et chanter, sans jamais penser aux autres, même pas à eux : seulement à leur image. Dans un sens, la bourgeoisie est le seul groupe du film littéralement cinégénique, se mettant en scène dans un cadavre exquis dont elle ne peut pas avoir conscience. Ces tensions naissent et explosent sur le visage de Billy Zane, fabuleux dans un rôle ingrat et oublié, méprisé par sa propre vérité. Elles se cristallisent dans la détresse de Thomas Andrews, l’ingénieur, perdu qu’une telle bêtise ait pu exécuter son navire parfait. D’un honneur à peine remonté par le personnage de Molly Brown, parfaite franc-tireuse se moquant de tout et incarné avec délectation par Kathy Bates, il ne reste après 3h20 qu’un diamant appelé pompeusement le cœur de l’océan. Un joyau, éclatant, après laquelle tout le monde court. Mais surtout une très belle pierre.

Bande annonce

Fiche technique

Titre original et français : Titanic
Réalisation et scénario : James Cameron
Musique : James Horner
Direction artistique : Martin Laing et Charles Dwight Lee
Décors : Peter Lamont
Costumes : Deborah Lynn Scott
Photographie : Russell Carpenter
Son : Christopher Boyes
Montage : Conrad Buff, James Cameron et Richard A. Harris
Production : James Cameron et Jon Landau (producteurs), Rae Sanchini (no) (producteur délégué), Al Giddings, Grant Hill et Sharon Mann (en) (coproducteurs), Pamela Easley (productrice associée)
Sociétés de production : 20th Century Fox, Paramount Pictures et Lightstorm Entertainment4
Sociétés de distribution : 20th Century Fox (International), Paramount Pictures (Canada et États-Unis)
Sociétés d’effets spéciaux : Digital Domain et Industrial Light & Magic4, Robert Legato
Budget de production : 200 millions de dollars5
Pays d’origine : États-Unis
Langue originale : anglais, italien, russe et allemand
Format6 : couleurs (DeLuxe) – 2.35 : 1 – 35 mm – son DTS Dolby Digital SDDS
Genres : catastrophe , drame , romance
Durée : 195 minutes
Dates de sortie en salles :
États-Unis : 14 décembre 1997 (première à Los Angeles) ; 19 décembre 1997 (sortie nationale)
Belgique, France : 7 janvier 1998 (sortie nationale) ; 4 avril 2012 (ressortie en 3D)

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Romaric JOUAN
Romaric JOUANhttps://www.lemagducine.fr/
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