Soleil Trompeur, de Nikita Mikhalkov : l’amour au temps des Purges

Primé à Cannes en 1994, Oscar du meilleur film étranger en 1995, Soleil Trompeur est le sommet de la carrière internationale de Nikita Mikhalkov. Un récit qui fait référence aux grandes purges staliniennes de la fin des années 30, mais en abordant l’histoire sous un angle particulier.

Quoi que l’on pense du tournant pris par la carrière de Nikita Mikhalkov ces dernières années, force est d’admettre qu’il fut un des cinéastes soviétiques, puis russes, les plus importants durant les années 70 à 90. Partition inachevée pour piano mécanique, Cinq Soirées, Quelques jours dans la vie d’Oblomov, Les Yeux noirs ou Urga constituent des films désormais classiques du cinéma russe.
Présenté au festival de Cannes 1994, où il recevra le Grand Prix du jury, ex æquo avec Vivre ! de Zhang Yimou (la Palme d’or, cette année-là, revenant à Pulp Fiction, dans un registre très différent), Soleil Trompeur marque le sommet de cette carrière de Mikhalkov à l’internationale.
A lire un rapide synopsis, on pourrait croire à un drame revenant sur une des pages les plus sombres de l’ère soviétique, les Grandes Purges initiées par Staline et Ejov après le meurtre de Kirov. Soleil Trompeur raconte comment le colonel Kotov, bolchévique de la première heure, héros de la Révolution d’octobre et de la guerre civile qui a suivi, est arrêté par un agent du NKVD (la police politique, ancêtre du KGB).
Sujet sombre, mémoire d’une période particulièrement dramatique de l’histoire soviétique…
Mais le traitement choisi par Mikhalkov surprend très vite. Toute la première partie du film se déroule dans une douce ambiance qui n’est pas sans rappeler les œuvres de Tchékhov, ou encore Partition inachevée pour piano mécanique (une des références dans la filmographie de Mikhalkov).
Nous sommes donc dans une datcha du sud de la Russie, en plein milieu des champs de blé. Une famille mène ici dans la douce tranquillité une forme de “dolce vita” à la russe. Le petit déjeuner familial pris dans le salon d’été baigné d’une douce lumière. Dans cette ambiance, rien ne paraît grave. On prend son temps, on discute, on sourit.
La famille apparaît aussi centrale dans l’action du film. Avant même d’être une confrontation entre deux hommes, deux adversaires, deux conceptions de la Russie et de l’URSS, Soleil Trompeur est une histoire de famille. Un homme, sa femme, leur fille. L’une des scènes d’ouverture nous les montre tous trois dans le bania. Une autre des scènes principales du film met côte à côte le père et sa fille dans une barque qui vogue au fil du courant, au milieu d’une nature préservée, coupée des affres de la politique stalinienne. Là, le colonel Kotov raconte à sa fille les idéaux qui ont guidé ses actions passées, et surtout l’espérance qu’il place dans le communisme pour l’avenir.
Cette proximité, cette communion familiale est encore renforcée par le fait que les interprètes du père et de la fille Kotov sont… effectivement père et fille ; en effet, Nikita Mikhalkov se donne le rôle principal, celui du colonel Kotov, et attribue à sa fille Nadejda (qui avait 7 ans au moment du tournage) le rôle de la fille de Kotov.

En bref, le cadre dans lequel se déroule l’histoire renvoie plus facilement au XIXème siècle qu’à la fin des années 1930. D’autant plus que Kotov se conduit un peu comme un seigneur local. En effet, dans la scène d’ouverture, Kotov apparaît comme le protecteur de paysans du coin qui se battent pour préserver leurs céréales. Régulièrement, Kotov donne l’impression d’être un aristocrate à l’ancienne mode vivant sur ses terres au milieu de ses paysans.
Le paradoxe, c’est que Mikhalkov ne nous cache pas que nous sommes à l’ère stalinienne. L’inévitable oncle vivant plus ou moins aux crochets de la famille (autre élément tchekhovien au possible) lit la Pravda, en une de laquelle on peut voir un magnifique portrait triomphant du Petit Père des Peuples. L’étoile rouge orne les tanks qui essaient, en vain, de traverser les champs de blé pour faire leurs manœuvres. La petite Nadia va assister au défilé des pionniers (organisation de jeunesse pour les plus petits, avant qu’ils ne rejoignent les “Jeunesses communistes” du Komsomol). Cependant, tous ces détails sont relégués au second plan par la mise en scène de Mikhalkov, comme si le cinéaste cherchait à insister sur les éléments d’une Russie “éternelle” qui échapperait au temps et aux changements politiques.

Autre choix significatif de Mikhalkov pour atténuer l’aspect politique du sujet traité : lorsque Mitia (diminutif de Dmitri) arrive dans la datcha, avec l’ordre (et l’envie) d’arrêter Kotov, ce n’est pas par choix politique qu’il agit. Ce conflit entre les deux hommes, qui aboutira à l’arrestation du colonel, est avant tout présenté comme un conflit amoureux.
En effet, on comprend, petit à petit, que Dmitri a eu une liaison avec celle qui, par la suite, est devenue l’épouse de Kotov. Petit à petit, on se demande quel est le véritable but de la venue de l’agent du NKVD : punir un concurrent amoureux ? Séduire une femme dont il est toujours amoureux ? En tout cas, la politique ne semble pas être une priorité dans cette expédition…

De fait, Soleil Trompeur est construit sur une série d’oppositions entre le présent et le passé.
De par son mode de vie et ses valeurs, Kotov est un homme du passé. Bolchévique de la première heure, il s’est engagé et s’est battu par conviction. Il est convaincu que le communisme apportera le bonheur à l’humanité. C’est un homme qui a toujours agi, et continue à le faire, pour défendre des valeurs qu’il croit justes.
Face à lui, Dmitri représente la triste réalité de l’ère stalinienne. Ce que l’on apprend sur lui, au fil du film, le range plutôt dans la catégorie des opportunistes. Il n’a pas participé à la Révolution, ni à la Guerre Civile. Cachant bien la moindre conviction (s’il en a jamais eu) lorsque l’incertitude régnait, il est devenu agent pour Staline lorsque la domination de celui-ci sur l’URSS était assurée. Séduisant, il apparaît aussi comme un prestidigitateur, donc un illusionniste, auquel on ne peut se fier.
L’opposition entre les deux est flagrante dès les premières scènes. Lors de la scène pré-générique, la seule qui se déroule dans un Moscou triste, grisâtre et humide qui contraste fortement avec la campagne méridionale russe ensoleillée, Dmitri apparaît comme un homme déprimé ; la partie de roulette russe à laquelle il joue, seul dans sa chambre, ressemble fortement à une tentative de suicide. A l’inverse, Kotov apparaît dans un cadre à la fois intimiste et lumineux, dans la joie de la vie familiale. Dmitri est l’homme qui fuit, Kotov l’homme qui affronte.
Conflit amoureux dans une ambiance d’abord feutrée qui, progressivement, va devenir plus agressive, Soleil Trompeur crée la surprise en échappant à la présentation politique d’une période qui divise (et qui est encore, aujourd’hui, un enjeu mémoriel important, certaines réécritures de l’histoire cherchant à éliminer les aspects sombres de l’ère stalinienne).
Côté rythme, le film paraît un peu longuet à certains moments et connaît ce qu’il convient d’appeler un petit “ventre mou”. Cependant la mise en scène de Mikhalkov nous réserve des scènes marquantes. Les personnages sont bien campés et attachants (y compris Dmitri, qui est finalement plus à plaindre qu’à haïr). Quant à l’interprétation, elle est exceptionnelle.
En bref, Soleil Trompeur est un film surprenant par le traitement qu’il donne à son sujet, mais construit avec intelligence et réservant de très beaux moments d’émotion.

Soleil trompeur : bande annonce

Soleil trompeur : fiche technique

Titre original : Утомлённые солнцем, Outomlyonnyé soltsem
Réalisateur : Nikita Mikhalkov
Scénariste : Rustam Ibragimbekov
Interprètes : Nikita Mikhalkov (Kotov), Oleg Menchikov (Dmitri), Ingeborga Dapkunaité (Maroussia), Nadejda Mikhalkov (Nadia)
Photographie : Vilen Kaliouta
Montage : Enzo Meniconi
Musique : Edouard Artemiev
Producteurs : Nikita Mikhalkov, Michel Seydoux
Société de production : Strio Trite, Caméra One, Goskino, Russkiy Klub, Canal +
Société de distribution : KinoVista
Date de sortie en France : 21 mai 1994 (festival de Cannes)
Durée : 142 minutes
Genre : drame
Russie – 1994

Festival

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