« Christopher Nolan, la possibilité d’un monde » : une analyse étayée

Aux éditions Playlist Society paraît un essai de Timothée Gérardin consacré à Christopher Nolan. L’auteur, critique de cinéma, révèle les traits caractéristiques d’une filmographie où la cérébralité, la narration non linéaire, les perceptions altérées ou le deuil font office de liants.

En schématisant, on pourrait arguer que la ligne de démarcation entre l’auteur et le faiseur tient à l’intentionnalité. Là où le second peut se contenter de l’aspect fonctionnel d’un récit, le premier va y incorporer des récurrences qui entrent en résonance avec le reste de sa filmographie. De tous les cinéastes, Alfred Hitchcock est peut-être celui dont les motifs (souvent qualifiés d’obsessions) sont restés les plus célèbres : les blondes sculpturales, les policiers, les faux coupables, les escaliers, le principe de dualité, l’individu ordinaire plongé dans des situations extraordinaires ou des dispositifs cinématographiques comme le MacGuffin ou le caméo ont fortement contribué à l’identité de son œuvre. Dans Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, le critique de cinéma Timothée Gérardin cherche précisément à verbaliser tout ce qui constitue l’essence de la filmographie nolanienne. Pour ce faire, il met en regard ses films, les objective les uns au contact des autres et en extrait des ponts constituant autant de preuves d’une intentionnalité d’auteur.

Timothée Gérardin l’indique dès les premières pages de son opuscule : Christopher Nolan occupe une position particulière et ambivalente dans l’écosystème hollywoodien, puisqu’il est à la fois le chef d’orchestre de blockbusters très lucratifs et un cinéaste attaché à la pellicule, s’échinant à reproduire à grande échelle l’esprit de l’University College of London, où il a jadis présidé l’Union’s Film Society. Sous sa férule, ce ciné-club s’est progressivement transformé en atelier audiovisuel où l’économie de moyens a engendré une débauche d’inventivité et l’accentuation de certains partis pris esthétiques. Christopher Nolan y a tourné ses premiers courts métrages, mais aussi Following, le suiveur, en jetant les jalons de son art : une intellectualisation au montage, une narration éclatée, une juxtaposition des points de vue, des inserts… Autant de traits caractéristiques que Timothée Gérardin va étayer et documenter (à l’aide de propos rapportés) et sur lesquels va se porter une réflexion transversale.

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde fait état de ce qui constitue l’étoffe du cinéma nolanien. L’ouvrage se penche en premier lieu sur les altérations de perceptions, avec notamment l’amnésie dans Memento et l’insomnie dans Insomnia. Le travail visuel et sonore du cinéaste britannique, avec le recours à des bruits lancinants ou à ce que l’auteur qualifie de « persistances rétiniennes », témoigne d’une volonté de porter les sensations à incandescence. Dunkerque constitue peut-être à cet égard une sorte de paroxysme. Comme le rappelle Timothée Gérardin, son sound design en vient à se confondre avec les partitions d’Hans Zimmer. La narration déstructurée prend rang parmi les récurrences les plus célèbres de la filmographie de Christopher Nolan. L’opuscule y prête évidemment grande attention, de même qu’aux différentes fonctions du montage. Il est ainsi souligné que les torsions narratives poussent le spectateur à revisionner les films, tandis que le montage est employé à des fins immersives, logiques ou narratives.

Certains passages sont particulièrement intéressants, car ils éclairent des dimensions encore peu commentées du cinéma de Christopher Nolan. Chez lui, les objets sont régulièrement détournés de leur usage premier pour devenir vecteurs d’illusions comme de désillusions. On pense aux totems d‘Inception, aux gadgets de Batman, aux accessoires du Prestige ou aux bibelots d’Interstellar. Ils se distinguent également par métonymie : le masque de clown ou la carte pour le Joker, voire la pièce de monnaie pour Double-Face. L’objet peut par ailleurs se révéler mystificateur. C’est le cas du crayon dans The Dark Knight ou des diversions dans Le Prestige. Enfin, comme le rappelle l’auteur, Christopher Nolan les utilise parfois comme une extension naturelle des personnages : le polaroïd dans Memento sert à combler l’amnésie du héros, tandis que dans la trilogie Batman, Bruce Wayne ne devient super-héros qu’en recourant à la technologie.

Le sommeil (cryogénisation dans Interstellar, sédation dans Inception, ellipse dans Memento, absent dans Insomnia), la recherche du foyer (Interstellar raconte la quête d’un monde plus hospitalier, Inception exprime le désir d’un retour à une vie familiale traditionnelle, Dunkerque repose sur le retour à la maison de 400 000 soldats) ou encore la perte d’un être cher (Inception, Memento, Le Prestige, les Batman…) figurent également en bonne place dans l’ouvrage. La filmographie de Christopher Nolan y est effeuillée avec un réel souci de pédagogie. Et Timothée Gérardin n’hésite pas à s’opposer aux idées reçues, affirmant par exemple : « Si Nolan donne l’impression d’être un réalisateur rétif à la sentimentalité, c’est paradoxalement parce qu’il refuse les émotions gratuites ou superficielles. Il préfère laisser celles-ci nourrir le récit en profondeur, ne révélant leur vraie nature qu’à la fin. » Ainsi, l’auteur pointe l’amour comme un fil d’Ariane – auquel le deuil vient souvent se mêler. Enfin, l’ouvrage comporte également une description sommaire du Nolan politique, articulée autour de l’anarchie (du Joker), du fascisme (de Ra’s al Guhl), de la démagogie (de Bane), de l’autodéfense (de Double-Face) ou encore de la guerre de tous contre tous (de l’Épouvantail). On aurait apprécié y voir associée une réflexion sur la dégradation des institutions publiques ou sur la représentation des grands centres urbains dans la trilogie Batman, mais cela relève du détail.

Christopher Nolan n’est pas un monde, c’est un univers en expansion constante. Cela justifie cette réédition incluant Tenet, mais aussi l’exploration guidée, étape par étape, proposée par Timothée Gérardin. Car il y a fort à parier que les prochains longs métrages du réalisateur britannique s’appuieront eux aussi sur les motifs et partis pris de réalisation identifiés dans cet opuscule.

Christopher Nolan, la possibilité d’un monde, Timothée Gérardin
Playlist Society, avril 2021, 128 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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