Betty de Claude Chabrol : ses retrouvailles avec Simenon

Betty ,  le quarante-cinquième film de Claude Chabrol, est un film réussi : juste, sans aucun artifice, il se nourrit de l’étude de caractère des deux protagonistes, deux femmes qui sont liées l’une à l’autre presque malgré elles. Un film sans vraiment d’intrigue qui nous touche pourtant profondément.

Le Plaisir 

 Dans l’immense catalogue de l’œuvre de Claude Chabrol, Betty (1992) est un  film qui suit de près Madame Bovary (1991), et on pourrait être amené à penser que ce n’est pas le fruit du hasard. Tous deux adaptations d’une œuvre littéraire, ils se font d’une certaine manière un écho réciproque au travers des personnages de Betty et d’Emma, des femmes intrinsèquement malheureuses au sein de la grande bourgeoisie qu’elles ont choisi d’épouser en même temps qu’elles ont choisi leurs époux respectifs. Car tout au long des nombreuses décennies que compte sa carrière, Chabrol ne va jamais perdre de vue l’analyse féroce qu’il fait en filigrane de ce milieu.

Un soir de pluie, Betty (interprétée par une Marie Trintignant qui eut sans doute ici le meilleur rôle de sa carrière brutalement brisée), passablement ivre, suit un inconnu vers Le Trou,  un autre endroit où boire à foison. L’homme, en réalité un drogué habitué du Trou, disparaît dans les arrière-cuisines, et la laisse continuer à s’enivrer seule jusqu’à l’évanouissement. Laure (immuable Stéphane Audran), l’amante du patron, l’emmène alors avec elle à l’hôtel où elle réside, un autre établissement du patron.

Le film se poursuit alors dans de savants flash-backs qui s’enchâssent plus ou moins, qui permettent à Laure et au spectateur de comprendre la trajectoire qui a mené sa protégée jusque-là. La linéarité temporelle est loin d’être respectée, et c’est un montage qui a tout son intérêt pour garder l’attention du spectateur dans un film où l’intrigue ne sort pas de deux lieux, Le Trou et l’hôtel Trianon. Même si le personnage principal est celui de Betty, celui de Laure est également primordial. Habitant deux chambres d’hôtel qui communiquent par une porte intérieure, les deux femmes sont de même comme les deux éléments d’un vase communicant : les malheurs de Betty, qu’on finit par appréhender dans leur globalité, sont comme aspirées par Laure, et l ‘énergie de Laure, une femme forte, la veuve d’un notable lyonnais influent et la maîtresse d’un homme jeune, prospère et vigoureux, se transmet à son tour à la jeune femme.

Betty est un électron libre qu’aucun carcan ne peut contenir. Alors qu’Emma Bovary se consume d’abord en rêveries romantiques pour s’échapper du milieu bourgeois et ennuyeux de Charles, certes pour mieux sauter dans l’infidélité, Betty, quant à elle, a toujours été attirée par l’amour physique, avant et pendant son mariage. Ses traumatismes d’enfance n’y sont pas pour rien. La cruauté de son milieu bourgeois rigide et surfait (absence de contact avec des enfants confiés à la nurse, hégémonie de « la générale », une belle-mère omniprésente, etc.) n’aide en rien à ce qu’elle trouve un sens plus vrai, plus profond  à une vie malmenée depuis l’enfance, et ne fait qu’accentuer son errance.

Betty est un film qui résume le mieux tout ce qu’il y a de plus chabrolien : l’étude de caractère. Mais plus encore que ses autres films, cette étude ne s’assoit sur aucune intrigue sous-jacente. Pas de serial killer, ni de criminel sanguinaire pris d’un coup de folie. Ici, l’intime des deux personnages se suffit à lui-même pour faire avancer le film (ou le faire reculer dans le temps d’ailleurs, dans les scènes de flash-backs). Le passé et le présent de Betty, de Laure, et de Betty et Laure suffit amplement au cinéaste pour nourrir son œuvre. Bien que ne connaissant pas le livre de Simenon dont est adapté ce film, on peut tout à fait imaginer que Chabrol s’est aligné à ce dernier dans son envie d’épure. Même la description de la bourgeoisie lyonnaise semble se faire plutôt en creux que de manière frontale. On en voit davantage les effets sur Betty que les manifestations ; le peu qu’il montre est largement suffisant pour comprendre, même s’il s’apparente un peu au cliché.

Betty est un très bon cru de Chabrol, qui a toute sa place dans cette rétrospective, synthétisant tout ce qui fait le sel de son cinéma, et profitant de toute la maturité d’un cinéaste après près de cinquante films, même si ces derniers n’ont pas tous trouvé le succès commercial ou critique.

 

Betty– Bande annonce

 

 

Betty – Fiche technique

Réalisateur : Claude Chabrol
Scénario : Claude Chabrol, adaptation de G. Simenon
Interprétation : Marie Trintignant (Betty Etamble), Stéphane Audran (Laure), Jean-François Garreaud (Mario), Yves Lambrecht (Guy Etamble), Christiane Minazzoli (Madame Etamble), Pierre Vernier (Le médecin), Nathalie Kousnetzoff (Odile), Pierre Martot (Frédéric), Thomas Chabrol (Schwartz), Yves Verhoeven (Philippe)
Photographie : Bernard Zitzermann
Montage : Monique Fardoulis
Musique : Matthieu Chabrol
Producteurs: Marin Karmitz
Maisons de production : MK2 Production
Distribution (France) : MK2 Diffusion
Récompenses : Meilleure actrice, Festival de Taormina : Marie Trintignant
Durée : 103 min.
Genre : Drame
Date de sortie :  19 Février 1992
France – 1992

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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