The Longest Nite, un film de Patrick Yau en Blu-ray chez Spectrum Films

Après Expect the unexpected, retour sur l’autre opus officiellement réalisé par Patrick Yau, et officieusement repris en main par Johnnie To, The Longest Nite, à redécouvrir dans une édition Blu-ray signée Spectrum Films.

Synopsis : Les deux principales familles du crime organisé à Macao sont au bord de la guerre. Sam, un flic corrompu travaillant pour l’une des familles, essaie de garder la situation sous contrôle. Tony, un mystérieux inconnu au crâne rasé débarque alors en ville. Les morts s’accumulent et l’étau se resserre autour des deux héros.

Une nuit de chaos

Alors qu’Expect the unexpected s’amusait, avec certaines limites, à un exercice conceptuel autour du concept de l’inattendu, The Longest Nite, sorti quelques mois plus tôt, s’aventurait à transfigurer son tournage improvisé et difficile en mettant en scène un monde aux personnages pris dans la tourmente du chaos.

Les contraintes de production sont visibles : l’écriture progressive du film au fur et à mesure du tournage – démarré sans script – fini marque l’écran. En effet, l’improvisation de l’intrigue se ressent. Toutefois, le concept de ce personnage plongé et piégé dans un récit imbibé d’atmosphère de fin du monde est moins limité par la structure narrative et la mise en scène que celui d’Expect the unexpected. Si les grosses coutures de l’écriture se remarquent, cela n’en dessert pas moins le propos du chaos manipulant le récit et ses figures. Les personnages, comme les acteurs, sont promenés d’un lieu à un autre, courent face à des figurants improvisés, le temps de la fameuse Longest Nite qui, filmée et reshootée sur des mois, est marquée par la torpeur des conditions de tournage intimement liée à l’intrigue du film dont l’essence tient à la mise en scène de deux hommes – incarnés par les formidables Tony Leung Chiu-wai et Lau Ching-wan – perdus dans un récit qui les dépasse, de révélations en révélations.

L’expérience de la perte des repères par les personnages touche celle des spectateurs confus face à ce chaos qui gangrène ce cosmos mis en scène à Macao et qui croise notamment les influences de John Woo et Michael Mann. Cela, alors que les deux personnages sont de sacrées ordures. Mais ces gangsters vont découvrir la loi de Murphy. Attendez-vous toujours au pire, voilà une leçon qui va bouleverser les notions de temps et d’espace des personnages ainsi que des spectateurs qui finiront par avoir, non pas une forme de compassion de pour eux, mais une certaine empathie face au pire que personne ne mérite.

The Longest Nite tient ainsi d’une efficace expérience cinématographique dont le potentiel n’est hélas pas toujours exploré, rarement optimisé, car trop marqué par les conditions de sa fabrication. En effet, le dernier acte qui croise autant Woo, Hark, Friedkin que Welles et Coppola, manque d’impact. Est-ce à cause de son découpage plutôt malin en termes d’atmosphère mais pas assez pour déguiser un manque de temps et/ou de savoir faire en termes d’action ? On peut penser au gunfight mêlé d’illusions d’optique et surtout à la glissade sur le toit du bâtiment qui s’effondre puis à la chute. Ou est-ce à cause du mixage de l’édition Blu-ray qui pose réellement problème dans l’élaboration de la puissance émotionnelle et allégorique de la séquence ?

Bande-originale composée par Raymond Wong : évocation musicale d’un monde en proie au chaos.

The Longest Nite en Blu-ray

Spectrum Films présente The Longest Nite dans ce qui semble être la meilleure copie du film connue à ce jour. S’il est loin d’égaler le master d’Expect the unexpected, celui de The Longest Nite propose un véritable gain de définition par rapport à la précédente édition DVD HK. On note toutefois quelques artefacts et instabilités d’image qui ne gênent pas l’expérience. Le grain d’image a été lissé sans toutefois disparaitre, permettant ainsi un rendu assez organique malgré quelques plans manquant de définition et granuleux semblant avoir subi quelques traitements numériques. On remarque aussi une certaine différence d’étalonnage entre les éditions DVD et Blu-ray, mais il est cependant impossible d’émettre, en l’absence d’autres éléments de comparaison, un réel point de vue sur la question de la colorimétrie qui serait plus adaptée d’un côté et problématique de l’autre. On peut toutefois noter que la version Blu-ray présente des couleurs vives, contrastées, en phase avec le monde de la nuit et ses éclairages artificiels présentés à l’écran ainsi qu’avec la torpeur de ce récit de chaos alors que l’édition DVD propose un rendu moins nuancé, plus terne et surtout dominé par une palette de couleurs assez chaudes. Enfin, si l’image Blu-ray, par rapport à l’édition DVD, gagne en données en haut et en bas, elle en perd à gauche et à droite, sans toutefois dégrader de façon réellement dommageable l’expérience du film.

C’est du côté du son que le bât blesse. En effet, la piste originale 5.1 présente un vrai problème de décalage entre la bande originale composée par Raymond Wong et les autres effets sonores (qui comprennent les dialogues). La musique semble toujours en retrait, lointaine, ce qui amoindrit fortement la tentative de suspense et de caractérisation mythologique de nombreuses scènes d’action. Le final, au découpage certes relativement discutable, se voit ainsi déchargé de son fun, de sa charge fantastique et de sa puissance allégorique. De même, les dialogues semblent avoir été beaucoup trop mis en avant tant leur postsynchronisation se fait bien trop entendre, ce qui amène à un rendu assez artificiel. Après de nombreuses plaintes, l’éditeur a répondu avoir reçu ces matériaux en l’état et avoir aussi essayé de les améliorer. Cet essai de remix nous semble invisible. Quant à la VF, qu’on tienne ou non à hurler avec fierté sa volonté de s’en tenir à la VOSTFR afin respecter le film tel qu’il a été conçu, qu’on soit convaincu ou pas par le doublage, force est de constater que son mixage est plus équilibré et donc plus efficace.

Comparatif, entre la version DVD HK et l’édition Blu-ray Spectrum Films, réalisé par Maxime Kermagoret, qui attend un repressage, et dont on peut comprendre l’importante déception face à cette édition. 

On retrouve comme d’habitude dans les compléments des éditions Spectrum Films ce cher Arnaud Lanuque qui vient nous présenter le film le temps d’une douzaine de minutes. Le spécialiste revient entre autres sur la place du film dans la filmographie du studio Milkyway Images, la méthodologie de tournage – ou plutôt son absence –, le débat « film de Yau ou To » qui, comme expliqué, n’est pas franchement le point à retenir concernant ce long métrage. On trouve aussi le module de présentation du studio par Arnaud Lanuque déjà présent sur l’édition d’Expect the unexpected. On retrouve ensuite Yannick Dahan pour une troisième partie sur la Milkyway Images, après un deuxième volet présent sur le film précité. Comme noté sur l’article d’Expect the unexpected, Dahan dézingue à tout va quand il s’agit de crasher Johnnie To, ce business man sans talent dont le cynisme et la volonté de rendement porteraient son œuvre… Toutefois, le critique, qu’on a connu en bien meilleure forme, revient davantage sur The Longest Nite et Expect the unexpected, dont il apprécie certaines idées qui ne doivent donc qu’être de Patrick Yau (oui, on en est là) même si toute la bande du studio n’a pas des idées de cinéma mais plutôt du style (attention citation) : « Non mais tu vois, les mecs ils regardent un John Woo, ils se disent pas « Wow, ce découpage de fous, regarde la manière dont le travelling amène l’action », mais « Regarde, des mecs se tirent dessus à travers des vitres en courant » ». Le cinéma hongkongais de la fin des années 90s et post 2000 serait à l’image du cinéma hollywoodien, médiocre. Cependant, après un fondu enchainé, la gouaille bien connue d’Operation Frisson et de nombreux podcasts signés Capture Mag devient tout à coup modérée, même bizarrement adoucie. Il en arrive à revenir sur le pourquoi de l’appréciation de ces films, qu’il comprend, car il apprécie certaines idées et fulgurances même si elles ne sont jamais ou rarement abouties. Il en vient même à complimenter Johnnie To, des idées et un certain courage qu’il a pu avoir pour les accomplir. Il déclare aussi que ce dernier aurait tout de même réussi à passer selon lui de business man à « artisan noble » avec deux films sur lesquels il maîtriserait sa méthodologie. Malgré ce revirement étrange peut-être dirigé par Spectrum afin de ne pas léser les clients/fans, la conclusion reste identique à celle présente sur l’édition d’Expect the unexpected : l’éditeur a raté l’opportunité d’installer un débat entre Dahan et Lanuque.

Vous pourrez poursuivre votre découverte du film avec une autre présentation par Panos Kotzathanasis, rédacteur pour les sites Asian Movie Pulse, qui se déroule sous forme de commentaire audio placé sur le visionnage du début du film. Ce très court module a tendance à répéter bien sûr de nombreux éléments déjà introduits par Arnaud Lanuque. Même s’il reste intéressant, l’introduction du critique tient, comme à son habitude, plus d’un exposé lu sans grande énergie que d’une déclaration passionnée prête à vous tenir en haleine, et ce, le temps de quatre minutes environ. Enfin, vous pourrez terminer l’expérience du film avec une ancienne interview de Johnnie To reprise du DVD HK. Le cinéaste revient sur sa passion pour la conception romantique du polar/film de gangster.

The Longest Nite est donc à redécouvrir dans une édition HD qui pose problème même si elle reste certainement la meilleure à ce jour.

The Longest Nite (Aau dut) – Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ihArXbyouqk

CARACTÉRISTIQUES TECHNIQUES

1080p HD – 24p – 16/9 – 2.35 (annoncé par l’éditeur mais à remettre en question) – Son : Chinois DTS-HD Master Audio 5.1 – Sous-titres français – Français DTS-HD Master Audio 5.1 – Polar – Hong Kong – 1998 – Durée : 84 min

COMPLÉMENTS

Présentation du film par Arnaud Lanuque (12min)

La Milkyway Image par Arnaud Lanuque (13min)

Milkyway Image par Yannick Dahan – partie 3 (16min)

Présentation du film par Panos Kotzathanasis (4min)

Interview de Johnnie To – le polar selon Johnnie To (upscale – 16min)

NOTE D'ÉDITION
Note des lecteurs0 Note
3.5

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