« Les Jeux interdits » : les douze derniers fantasmes de Stefano Mazzotti

Depuis ses premières explorations dans les années 1990, Stefano Mazzotti s’est fait un nom dans la bande dessinée érotique. Le dessinateur italien, adepte de la tablette graphique, propose dans l’album Les Jeux interdits douze récits, pour la plupart inédits, sur les fantasmes contemporains.

La collection Fantasmes s’enrichit d’un troisième et dernier album. Le scénariste, dessinateur et coloriste italien Stefano Mazzotti clôt une série qu’il a entamée aux éditions Delcourt en juin 2013, avec Les Copines de classe. Si son compatriote Milo Manara a récemment privilégié la suggestion à la démonstration dans l’album Passion Femmes, paru chez Glénat, lui ne propose rien de moins que des planches pornographiques conçues avec un réalisme édifiant. Fellation, masturbation, coït, sodomie, échangisme, voyeurisme, plan à trois : tout y passe et pas en proportion négligeable.

Les qualités graphiques de ces Jeux interdits sont évidentes : Stefano Mazzotti accorde une importance considérable aux détails et aux nuances (notamment de peau), mais aussi aux décors et aux expressions faciales. Les femmes qu’il met en scène sont toujours sculpturales, et tour à tour libres ou soumises. Le bédéiste italien invite le lecteur à explorer de nombreux fantasmes, mais il le mène aussi de la Révolution française au récit fantastique. Ses postulats scénaristiques ne sont pas seulement fonctionnels : ils confèrent à ses histoires une véritable épaisseur. Et ils disent beaucoup de certains comportements sexuels.

Les-Jeux-interdits-critique-bd

La Cave nous plonge au cœur d’un double voyeurisme : au héros scrutant sous les jupes des passantes à travers un soupirail succède un voisin s’attardant devant une porte pour écouter ses ébats. Auto-stop est un fantasme chimiquement pur : un homme se fait véhiculer par deux inconnus et finit sur le siège arrière de la voiture avec une jeune femme entreprenante, sans que son compagnon n’y trouve rien à redire. Pardon est un récit délicieux d’ironie : un mari adultère lâche, se confondant en excuses bidons, se voit à son tour cocufié par sa femme, en guise de vengeance… dans les toilettes d’un avion. La Première fois au Strange Days est un récit échangiste classique mais efficace.

Trois friandises se cachent dans l’album. Le Médicament donne à voir un malade dont le changement de traitement a complètement transformé les hallucinations : il voyait des morts, il est désormais assailli d’images sexuelles obsédantes. Nobles et paysans revient sur les contre-révolutionnaires vendéens en proposant une double mystification joliment élaborée. La Jalousie propose une véritable réflexion sur l’amour, le désir et l’épanouissement, en prenant appui sur un personnage ne vivant que des expériences imaginaires, qu’il estime plus authentiques et extatiques que les rapports réels.

Ce dernier opus de la série Fantasmes tient finalement toutes ses promesses. Très abouti sur le plan graphique, au plus près de son sujet, il propose en outre des récits/chutes amusants et des sous-propos moins superficiels que ce que l’on aurait pu craindre.

Fantasmes – 3. Les Jeux interdits, Stefano Mazzotti
Delcourt, février 2021, 72 pages

Note des lecteurs0 Note
3

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

Les Naufragés du Lavalette : légende marine

« - Eu cartonne of Lucky Strike fore ziss fez en poil de cul !? Tut’moques de moi, l’ami ? - Yes, my friend. Ten packs ! That’s a very good price for you… »

« Le Fantôme de l’opéra » : horreur en musique

Tyler Boss et Martin Simmonds reprennent le mythe du Fantôme dans un récit d’enquête où le prestige du spectacle autorise toutes les outrances. Paru chez Urban Comics, ce volume de la collection Universal Monsters doit autant à son atmosphère graphique qu’à sa manière de faire du théâtre un lieu de désir, de peur et de faux-semblants.

« Le Parfum des feuilles de thé » : reprendre racine

Dans "Le Parfum des feuilles de thé" (Robert Laffont), Camille Monceaux et Virginie Blancher suivent Akane et Mayumi, deux jeunes femmes qui quittent Tokyo pour reprendre une plantation familiale. Au rythme des récoltes, leur installation devient une histoire de transmission et de choix de vie, non sans doutes.