Ruines, Monarques et migrations

Ce roman graphique signé Peter Kuper met en parallèle le cheminement d’un couple d’Américains et celui de papillons, avec en toile de fond les relations entre les États-Unis et le Mexique.

George et Samantha sont de jeunes trentenaires, ensemble depuis un certain temps, qui partent vivre une année au Mexique. George a perdu son boulot, alors que Samantha a décidé de prendre une année sabbatique pour enfin écrire le bouquin qu’elle a en tête. Le séjour au Mexique devrait lui permettre de rafraîchir certains souvenirs qui l’aideront dans son entreprise. Sur place, ils séjournent dans une maison prêtée où la bonne, Angelina, pourra leur rendre quelques services bien qu’elle ne parle pas du tout l’anglais.

Les Monarques

Ce sont des papillons très élégants avec leurs ailes colorées dans des tons orangés et aux motifs qui font penser à des vitraux. Ils ont la particularité de migrer du Québec vers le Mexique au moment de la reproduction (à l’automne), alors qu’ils remontent vers le nord en juin. Dans chaque sens, le trajet représente 3 000 à 5 000 kilomètres. Un trajet tellement épuisant que les mâles, une fois leur mission reproductrice accomplie, meurent épuisés au Mexique. Dans sa postface, Peter Kuper précise que, pour des raisons narratives évidentes, dans la BD il a « simplifié » le trajet des Monarques en les faisant voyager entre les États-Unis et le Mexique. Il ajoute que la disparition progressive de leurs habitats favoris les menace d’extinction.

George et Samantha

Spécialiste et amoureux des insectes, George va les dessiner pendant son séjour. George est un râleur barbu (coupe de cheveux dessinée tout en angles) qui m’a pas mal fait penser à Gilbert, un des personnages récurrents dans la série Luc Leroi par Jean-Claude Denis. Souvent maladroit dans ses attitudes, il a peur de la paternité (entre autres), alors que Samantha ne rêve que de devenir mère. Le bouquin qu’elle porte en gestation dans sa tête raconterait probablement sa vie, alors que ce roman graphique s’inspire fortement d’un séjour familial au Mexique vécu par l’auteur.

Migrants

Chaque chapitre des voyages et du séjour de Samantha et George au Mexique est ponctué de quelques planches évoquant le trajet semé d’embûches des papillons Monarques. Un trajet judicieusement mis en parallèle avec celui de Samantha et George, mais surtout avec celui, tout aussi périlleux, des immigrés mexicains qui cherchent une vie meilleure aux États-Unis. Ces quelques planches ne comportent pas de dialogue et sont dans des tons où le bleu domine. Ainsi les jolies couleurs des ailes du papillon ressortent très bien.

Les couleurs locales

Au Mexique, le dessin tire souvent vers une esthétique assez naïve, avec des couleurs franchement bariolées. Dans l’ensemble, l’organisation des planches est très libre, l’auteur faisant preuve à la fois d’une grande spontanéité et d’une belle inventivité, aussi bien dans la forme de ses cases que dans la façon dont il faut les parcourir. Il fait bien sentir la différence d’ambiance qu’on devine entre une grande ville comme New York aux États-Unis et celle d’Oaxaca au Mexique. Au Mexique, la vie est moins tournée vers le pragmatisme qu’aux États-Unis. La différence se sent évidemment du côté du niveau de vie, raison évidente pour laquelle de nombreux mexicains cherchent à émigrer vers le nord. Mais, pour ce couple d’américains relativement aisés, ce séjour au Mexique présente le charme du dépaysement. En ville, la librairie « Amor Books » devient leur lieu de rendez-vous favori. Sur l’année qu’ils y passent, ils découvrent des sites et des habitudes locales, font du tourisme et se font quelques amis. Et puis, la ville d’Oaxaca est régulièrement marquée par des manifestations : des enseignants protestent contre la politique du gouverneur local.

Une civilisation et une histoire

Le titre se justifie par les vestiges de la civilisation aztèque, l’origine de la capitale Mexico remontant à Tenochtitlan. Le choc des civilisations date de l’expédition d’Hernan Cortes, le siège de Tenochtitlan se terminant le 13 août 1521, mais entrainant des conséquences à long terme. Pour Samantha et George, la question est de savoir s’ils s’aiment vraiment. En d’autres termes, Oaxaca verra-t-elle autre chose que les ruines de leur histoire ?

Séduisant, à l’image de l’illustration de couverture

Ce roman graphique peut rebuter par son épaisseur (330 pages dont 2 qui se déplient), mais il comporte de nombreuses planches sans dialogue et se lit bien. Le scénario réserve pas mal de surprises, ainsi que des références (les tableaux de Frida Kahlo, une réplique d’Humphrey Bogart dans Casablanca, etc.), et l’auteur fait preuve d’un réel sens de l’humour. Le tout peut se lire en 1h30 environ. Si l’histoire du couple ne dépasse guère l’anecdotique, l’Américain Peter Kuper réussit à greffer de nombreux thèmes qui font de Ruines une œuvre qui mérite largement la découverte.

Ruines, Peter Kuper
Editions çà et là, novembre 2015, 330 pages

 
 
 
 
 
 
 
 
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3.5

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