« Le Champion » : coup pour coup

Rimini Éditions propose en DVD et blu-ray Le Champion, long métrage de Mark Robson portant sur le milieu de la boxe professionnelle. Kirk Douglas, déjà aperçu chez Joseph L. Mankiewicz, y obtient l’un de ses premiers grands rôles.

Dans la culture populaire occidentale, le mètre-étalon du film de boxe demeure Rocky. Une « trilogie » éditée chez LettMotif nous l’a récemment rappelé. Évaluer Le Champion à l’aune de cette saga initiée en 1976 n’est d’ailleurs pas dénué de sens, tant les points de comparaison s’avèrent nombreux. Les deux antihéros, Midge Kelly et Rocky Balboa, peinent à s’extirper d’un milieu modeste. Le boxeur de Philadelphie, trentenaire, vit dans les bas-quartiers d’une métropole filmée sans éclat, se met – faute d’alternative – à la solde d’un usurier et passe son temps, dans une maison exiguë, en tapant sur un vieux matelas coincé contre un mur. Midge Kelly, tôt présenté comme un « brave garçon qui a su se sortir de la misère pour s’élever jusqu’au championnat du monde », avait quatre ans quand son père l’a abandonné, laissant sa mère sans le sou et le destinant par conséquence à l’orphelinat. Quand il se confie à Emma, sa petite amie du moment, il signale sa piètre condition matérielle d’une manière qui ne saurait prêter à confusion : « Être pauvre, c’est crever de faim. » Si Rocky mène avant tout un combat contre lui-même, Midge veut en découdre avec le destin. « Je deviendrai quelqu’un, je ferai fortune », « je veux qu’on m’appelle enfin Monsieur ». À l’humilité du premier répond par anticipation, presque trois décennies plus tôt, l’orgueil et l’arrivisme du second. Les deux boxeurs ont un autre point d’achoppement, tout sauf anecdotique : la fidélité. Rocky est l’homme d’une seule femme, Adrian, qui lui insuffle sa confiance et sa combativité, quand Midge Kelly, volage, marie Emma, puis s’éprend d’« une femme chère et difficile » qu’on n’« achète pas au rabais » et, enfin, séduit l’épouse de son manager, qu’il troquera presque aussitôt contre quelques avantages financiers. Rocky peut compter sur les conseils avisés de Mickey, son coach, et d’Adrian. La conscience de Midge se nomme Connie, son frère, parfois méprisé mais ô combien lucide. C’est lui qui lui fait part de ses doutes sur le milieu de la boxe, qui cherche à le raisonner quand il quitte Emma, qui désapprouve ses foucades et rodomontades.

Comme c’était déjà le cas dans le remarquable Gentleman Jim (Raoul Walsh), la boxe est ici un prétexte à la narration d’une ascension sociale. Mais le film de Mark Robson se teinte tôt de noirceur : les clairs-obscurs, l’ombre et les surexpositions lumineuses se succédant sans discontinuer, la caractérisation de Midge Kelly, la manière dont il perd en humanité ce qu’il gagne en notoriété, la musique, tout contribue à accentuer le désenchantement qui émane de la pellicule. On passe d’ailleurs, dès l’ouverture, de la présentation d’un « héros d’un vrai conte de fée » à un flashback nous embarquant dans une rixe au cœur d’un wagon. La vie de Midge est éloignée du mythe que les commentateurs ont colporté : si le boxeur est effectivement passé de la plonge au ring, s’il s’est fait un nom de manière soudaine et inattendue, il s’est surtout détaché de ses proches, dont son coach Tommy, à qui il doit tout. Il évolue désormais dans un monde corrompu, sursignifié par des dialogues mettant l’accent sur « l’odeur » nauséabonde d’une salle de boxe. Kirk Douglas, qui s’est montré très investi sur le tournage (au point de souffler régulièrement ses suggestions à l’oreille de Mark Robson), campe avec talent ce personnage d’écorché vif cramponné au succès et à la reconnaissance. « Tu te battais contre le monde entier, contre tous ceux qui t’ont maltraité », lui dit-on, sans naïveté, après un combat. Quand il récupère symboliquement les 25 dollars qu’un promoteur véreux lui avait promis quelque temps auparavant, sa vie a définitivement basculé : Midge est désormais respecté… mais déjà en perdition. Autre symbole : refusant de se coucher lors d’un match arrangé, il en viendra à boxer des « parieurs furieux » sur le ring. Ce dernier est devenu son seul espace d’expression, l’endroit où il règle ses comptes. Se coucher, ce serait lui refuser l’intégrité qui lui revient de bon droit. Si le succès de Midge est irradiant, c’est parce qu’il ne souffre aucun artifice. Truquer un combat reviendrait à renoncer à ce qu’il est devenu, à ce en quoi il croit. Quand Mark Robson met en images, sur le ring, en contre-plongée, un Kirk Douglas enorgueilli et agressif, il dit tout de son personnage. De ses blessures intérieures comme de leur cicatrisation impossible. Avec ses éclairages, ses fondus enchaînés et une réalisation qui fait sens à défaut d’être virtuose, il conjugue parfaitement le fond et la forme de son film.

TECHNIQUE & BONUS

Même si l’image est de bonne facture, avec un piqué appréciable, on peut noter des effets de papillonnage parfois importants. Les pistes sonores de ce master haute définition sont quant à elles satisfaisantes – mais un peu moins, toutefois, en ce qui concerne la version française. Les bonus de cette édition se résument à une intervention de Séverine Danflous, critique de cinéma. Cette dernière revient sur la genèse du film, sur son ambiance en certains points comparable à celle des films noirs ou sur la notion de rêve américain délivrée par Robson et son protagoniste-phare. Elle livre par ailleurs quelques analyses intéressantes, par exemple sur la femme en tant que représentation du statut social de Midge Kelly.

USA – 1949 – Noir et blanc – Format 1.33 4/3 – 98 mn – Image 1920 x 1080p – Langues Français / Anglais – Son Dual Mono DTS-HD – Sous-titres français

Note des lecteurs0 Note
3.5

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

A Prairie Home Companion (2006), de Robert Altman : adieu d’un maître, élégie du Midwest

Film testamentaire qui ne cède jamais au sentimentalisme, A Prairie Home Companion est un pot-pourri du cinéma de l’auteur de John McCabe : personnages multiples, nostalgie, valeurs du Midwest, amour de la musique. A travers un récit dédié à l’ultime émission d’un show radio, c’est en réalité au cinéma qu’Altman rend hommage avec cette œuvre profondément humaine.

Fureur apache (1972), de Robert Aldrich : le cimetière des mythes

Des personnages nuancés, un Burt Lancaster extraordinaire et des paysages majestueux sont mis au service d’un récit évoquant la lutte à mort que se livrent deux cultures qui jamais ne pourront se comprendre. Le manichéisme n’a pas sa place ici : les adversaires sont renvoyés dos à dos alors qu’en arrière-plan le rêve américain se fracasse dans le sang et les cendres…

La trilogie du « Docteur Mabuse » de Fritz Lang : quarante ans d’une saga criminelle allemande

Réunis dans un magnifique coffret, les trois films que l’immense Fritz Lang a consacrés au génie du crime permettent de réaliser à quel point ils furent le reflet de leurs époques troublées respectives. Car ces œuvres ne sont pas seulement des films noirs paranoïaques qui inspireront une multitude de cinéastes – jusqu’à aujourd’hui. Ils traduisent l’idée que le chaos génère le mal et que, s’il adopte bien des visages, le mal n’en demeure pas moins intemporel.